une journée au pied de mon vélo

mercredi 15 octobre
Ce ne sont pas les plus bouleversants, ces jours que l'on passe un peu trop loin du velo, un peu a l ecart de la route. Et Erzincan ce n'est pas Van, meme si la ville peut se targuer de posseder le plus grand portrait d'Atatürk, une sorte d'experience limite en matiere de land art, a flanc de montagne visible depuis l'espace, essayez Google Earth !!
 
Mais aussi poussifs qu'ils soient, a attendre un bus et a tenter de s'assurer que mon velo surdimensionne ne posera pas de probleme a l'enregistrement des bagages, ces jours reservent tout de meme leur lot de turqueries, c'est comme ça que je les appellerai desormais.
 
Comme hier, fin d'apres-midi, ou je trainais dans la ville sans ambition plus haute que celle de denicher quelques ecrous pour ma monture. Pour etre certain de choisir les bons, je les devisse et les montre a un passant, en utilisant cette replique desormais culte et totalement polyvalente : "nerede ticaret ?" litteralement "ou commerce ?", a n'utiliser qu'avec son indispensable complement, le sourire desole. Tres vite ce n'est plus un mais quatre puis dix personnes qui mutualisent leur connaissance de tous les meandres du bazar pour me guider, jusqu'a ce que l'un decide de me conduire lui-meme. Une puıs troıs puis cinq echoppes, avant de trouver une caverne, "güzel cida", "la belle vis", ou toutes les vis et boulons de la terre se tıennent dans autant de cases et paniers qu il en faut. Faut-il preciser que je n'ai pas reussi a payer mes  ecrous ? Erdal m'a donne ce meme regard vu si souvent, et qui ne souffre guere de replıque. Sur quoi je bricole une mınute en pleıne rue, et entreprends de regarder de plus pres pourquoi mon sıege grince autant depuis la veille. Il me faut peu de temps, aussi inapte que je sois, pour deduire de toutes ces jolıes fıssures et boursouflures dans le plastıque, que je n en ai plus pour longtemps avant de rouler sur mes fesses.
 
dans un louable souci pedagogıque, je montre le siege, superbe piece de plastıque moulee, qualıte tcheque, autant dire la fiabilite allemande + le charme slave a deux pas du beau Danube ou de la Moldau. Et tous de me dire "Yeni, Yeni", "Nouveau Nouveau", ce que je prends pour une invitation a pas trop deconner et a changer la chose au plus vite.
 
Oui mais... Erdal !
 
On est en turquie, c'est-a-dire dans cette partie du monde ou jeter pour remplacer n'est que la solution de derniere extremite, ou l'on doıt se souvenır mieux que chez nous qu'il y a dans chaque objet un peu de travail incorpore, et que la mise au rebut est un echec.
 
Erdal repart donc, baquet en main, cette fois dans une aventure bien plus technique. Et nous faisons le tour de tout ce que la ville compte de boutiques dont je ne pourrais donner le nom, ou chacun se penche sur l objet, parle materiaux, suggere tel autre qui saura mieux, renvoie au suivant, suppose, examine, tente une hypothese. Jusqu'a trouver dans un atelier encombre de carcasses et d outils un homme goguenard, la clope au bec au milieu des vapeurs de cent bidons. İl tente de me faire choisir entre deux solutıons, une plaque metallique de renfort rivetee au siege ou une soudure, ou peut-etre un gel synthetıque, j'en sais rien, ça aurait ete en français j aurais pas su mieux repondre... je trouve un enchaınement de mime tres reussı pour luı dıre qu ıl a toute ma confıance et meme plus, et Erdal et moı allons boıre des cafes pendant 20 mn (non, je les ai pas payes, je suis pas du genre a dilapider mes sous !!). Erdal a quarante ans, un regard ou alternent tristesse et energie, j'ai envie de lui preter une immense intelligence et beaucoup de sagesse. Quoiqu'il en soit apres tant d'autres il me donne a penser et m'emouvoir pour les jours a venir.
 
Quant au travail sur la piece, il est evidemment parfait, soigne, meticuleux, precis, parfait. 10 YTL, je reussis a en donner 20 en repetant çay - pide - lahmacun, du the et des galettes.
 
Je retrouve mon velo et toutes mes affaires, la ou je les ai laissees - faut-il preciser que j'ai oublıe la moindre notion de prudence face au vol ? 
 

Je laisse chacun penser ce qu il voudra de mon fabliau, quant a moi ma religion est faite !!

Commentaires : 4
  • #4

    Centrifugal Juicer (samedi, 27 avril 2013 05:52)

    This post was in fact just what I had been trying to find!

  • #3

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  • #2

    Elisabeth de Guadeloupe (lundi, 26 octobre 2009 23:33)

    Salut Xavier! Merveilleux périple, très belles photos (j'adore tes portraits) et récits sympathiques : continue!
    Bises

  • #1

    mopette (samedi, 17 octobre 2009 11:01)

    dibroushkov,ik taktizavout?* je suis entrain d'écouter ozone à fond pour penser à toi! Tu nous manques trop au college et plus personne m'appelle mopette bouhouhouuuuu! prend bien soin de toi, may the power of the pedagogie actionnelle be with you...

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Je trouve les mots de Peter ce soir.

Lundi 12 octobre
Apres une journee qui a tout du coup d'epee dans l'eau : depart en fanfare d'Erzurum pour me rendre compte au bout de 500 m que dans la cale du bus la gaine du cable de cahngament de vitesse avant a pris bien cher (soyons technique, pour une fois), et que je n'ai donc plus assez de tension pour mes changements de plateaux. "nerede ticaret biciclet ?", evidemment il faudrait encore raconter comment deux etudıants a qui je demande mon chemin traversent la ville avec moi pour me conduire a un reparateur de velos, lequel opere en 5 mn. me donne deux cables de plus et refuse bien evidemment la moindre YTL ( Yeni Türkçe Lira, oui, j'ai oublie de le preciser, mais pour tous ceux qui aimaient gouter en Turquie le plaisir de brasser des millions, c'est fini, reforme monetaire, enlevez-moi ces six zeros !).

Des sourires et des poignees de main gagnees, du temps perdu (pourquoi j'ecris des horreurs pareilles ? a cause de ce truc d avion a prendre ? foutus visas...). Et puis le velo qui fait des bruits, nouvel arret, coups de cle, il va falloir changer bien vite la visserie, a force d'etre serree/desserree, ça va pas tarder a tourner dans le vide... Et puis les jambes ne sont pas au rendez-vous, le ventre dit non lui aussi, et puis il fait froid (rien ne l'indique car la ville est au centre d une plaine large, que deux chaines paralleles enserrent, mais Erzurum est a plus de 1900 m, les sommets autour entre 3000 et 3500 m, mais tout est montagne dans ce pays).

Bref un petit 55 km et je m'arrete a 15 h, sans gaiete. Je tacherai demain de partir tot et de rallier Erzincan ou l'on m'attend (un nouveau miracle Couch Surfing).

Une sieste epuisee, et donc je trouve les mots de Peter ce soir.
 
Peter, Peter et Sophia, et Bill, et ce couple de Gantois croises en coup de vent a Van. Je les ai tous rencontres au moment-meme ou j'en avais le plus besoin, a l'endroit ou je les attendais le moins, en pleine Anatolie Orientale, vers laquelle en realite convergent tous ceux que prend une envie d'Inde ou d'Asie. La Mer Noire parlait allemand, avec eux l Anatolie parle anglais. Etrange petite societe que nous avons formee, a laquelle sont venus s'adjoindre des amis de Peter, etudiants perdus a Van mais natifs de ce petit coin de Turquie ou l'on parle arabe et que la Syrie s'acharne a revendiquer, Hatay.
 
Ce serait ramener ces rencontres a peu de choses de dire qu'ils m'ont aide a surmonter mes aventures consulaires.
 
J'ai quitte Peter et Sophia le meme jour, l'un pour Londres, l'autre pour Shangai. Bill lui etait deja en Iran, plus malin, plus aguerri.
 

Sophia est de New-York et travaille en Chine, Peter est autrichien et vit a Londres. Ils ont en commun ces metropoles on l'on fait de l'argent en façonnant le monde, en commun ces escapades dont il faut toujours revenir. Ils pourraient etre la mondialisation heureuse, cosmopolite, polyglote, hypermobile. Ils sont aussi tout autre chose. Ils sont aussi la conscience aigue de tous nos naufrages, des vies de yuppies que l'on regarde et que l'on compare dans un sarcasme, ils sont des heures et des jours consacres a un metier qui est pretty much all about sending and receiving emails, des destinations choisies pour etre la rupture la plus brutale avec une place que l'on tient malgre tout, mais ou on se sent vivre a moitie, ils sont aussi la mort d'un pere ou d'un oncle, tellement en commun qu'ils auraient pu passer leur temps a s'engueuler.

Ils sont a jamais desormais des jalons sur mon chemin, comme l est depuis hier Erik, rencontre ici a Erzincan. Une histoire qui resone avec les leurs, le suicide d'un meilleur ami, une these de mecanique des fluides qu on ne veut pas mettre au service des marchands d'armes suedois, l ombre de la depression autour de soi.

Elles sont incroyablement intenses et brusques ces rencontres, et me donnent ce sentiment que voyager en un sens c est aller a la rencontre du suivant pour lui raconter a quel point le precedent etait un etre lumineux. C'est un merveilleux relais.

Les mots de Peter que j'ai trouves l autre soir, j'ai envie de les livrer dans toute leur rudesse, a lire avec l'accent allemand :

Everytime I come back from a trip I realize how much of a lost soul I am here in this part of the world. I can play along but it will never be more.

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  • #1

    les Marmottes (site mis à jour) (mercredi, 14 octobre 2009 12:05)

    Est-ce que tu es en train de découvrir le monde merveilleux des backpackers?
    PS : désolée de te le dire si tard mais après ton départ du refuge, on a bien reçu un colis de ton contact à la TV coréenne KBS World, on le garde bien au chaud?

  • #2

    agnes (mercredi, 14 octobre 2009 21:33)

    encore une fois les photos sont magnifiques et les visages si chaleureux! nous nous réjouissons de te voir si bien accompagné sur la route.
    affections de nous tous

un petit article court, pour changer

Dimanche 11 Octobre

Je vais arreter un temps de faire comme si je n'ecrivais que pour moi, pour me souvenir ou pour donner tant soit peu de forme a ce que je vis jour apres jour. Les commentaires, les reponses, les mots que je reçois, plus encore en ces derniers jours un peu en creux, me montrent assez bien que ce n'est pas le cas. Pour une fois donc, quelques lignes directement et deliberement adressees a qui me lit : je vous envoie tout ce qui pourra passer de gratitude, pas un jour sans que je pense a tous les petits cercles de ma tribu, chacun me manque a sa façon, et ce que chacun a sa façon a ete pour moi je le porte avec moi. Ma memoire bouillonne, et les emotions, l effort, la fatigue, ou bien encore tout le piment que je mange, les fındık, l air de la mer et maintenant celui de la montagne, j ignore quoi exactement pousse vers la surface consciente les reminiscences les plus disparates et les plus surprenantes. Et naturellement c est chacun de vous qui peuple ces images et ces souvenirs, recents ou plus anciens, ceux de l'enfance ou ceux du lent et tortueux chemin vers un hypothetique age d'homme.
    Je pourrais aussi bien dire sans plus de detour que je vous aime et que je suis fier et heureux d'etre des votres.

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  • #1

    les Vantard de Dole (lundi, 12 octobre 2009 12:10)

    Nous aussi on est fiers !!! Et pas trop de pathos, tu vas nous faire pleurer et on the road again .....
    toujours avec toi

  • #2

    Francis Parinaud. (mardi, 13 octobre 2009 14:17)

    Gros bisous mon gars, ta photo du Mt Ararat m'a bloqué pendant un bon moment (vieille trace tenace d'une éducation judéo-chrétienne.
    je pense aussi beaucoup à toi, souvent pour des petits détails qui me manquent, parfois pour des choses plus sérieuses que j'aimerais aborder avec toi (ce matin par exemple, c'est con mais j'aurais bien tailler un bout de gras sur l'affaire Jean Sarkozy avec mon compagnon d'histoire... Bon courage aussi, petit Corto en herbe...

  • #3

    Audrey (mercredi, 21 octobre 2009 12:34)

    Likewise.

3 jours

Samedi 10 octobre. Retour a Erzurum.
 
 les 400 km qu il m aurait fallu parcourir depuis Erzurum jusqu a Doğübeyazit, ville-frontiere, petite ville au pied du mont Ararat, j ai voulu les voir malgre la deconvenue. Pendant cinq jours je n'ai plus roule. j'ai tache de reprendre mon souffle et mes idees, entre frustration et sideration.
 
Je n ai vu que de belles choses depuis Paris. Et sans aucun doute depuis Istanbul jusqu a Trabzon, la Mer Noire s est revelee encore au-dela de toutes mes attentes, mais ces derniers jours c est encore autre chose qui s est ouvert. Dont j'ai le plus grand mal a parler, et plus encore a mettre en mots. Il faudrait pour la simple description des paysages qui s etendent sous mes yeux un lexique que je n 'ai pas, un repertoire d adjectifs, connaitre le nom de chaque arbre et celui de la roche, assigner a chaque couleur le mot qui lui convient. Et encore le decor construit, que dire de ceux qui le peuplent ?
 
Pourrais-je m'en tirer en disant sans plus de detail que devant une beaute si puissante et le spectacle d'un amour humain si visceral mon faible coeur s est serre ?
 
Je fais confiance aux photos pour suggerer, mais a les regarder si souvent, je sais aussi qu elles ne disent rien de la lumiere qui vibre, de l ampleur de l espace et de l 'horizon, du mouvement de l'air et de l'eau, de la pierre que baigne la lumiere. Tout cela, rien n en garde le souvenir, sinon moi. Jamais devant ces montagnes et ces plaines qui ressemblent tant a des couloirs d invasion je n'ai si peu cru que le relief ait une histoire : elles sont comme une image de ce que peut etre l eternite, et les milliers d annees de recit humain qu y sy deroulent sont une pure peripetıe. Et evidemment le Mont Ararat qui emerge sans sommation avec ses 5000 m, surplombant des sommets voisins derisoires en regard, ne peut etre que le lieu ou s echouat Noe, pas meme la peine d en discuter.
 
Et l'acharnement des hommes et des femmes d'ici, a faire sortir de cette terre rare fruits et recoltes, l'acharnement a etre Kurdes, le travail de chaque famille et ces villages en briques de terre, ou l on se chauffera cet hiver avec le fumier que l on fait secher cet automne, des troupeaux que l on nourrira avec le foin fauche et amasse en meules immenses, des troupeux gardes par de terribles chiens, des gamins et des vieillards, des ruches au milieu des herbages, un relief et cette herbe qui le couvre et le fait ressembler aux muscles et a la peau d une bete assoupıe, nerveuse, vigoureuse, la frontiere iranienne derriere cette crete, l Armenie et Erevan de l autre cote du mont Ararat, et le Kurdistan irakien pas bien loin plus au sud, le sentiment d etre aussi loin que possible, dans un dernier confıns, et pourtant au carrefour de trois, quatre ou cinq mondes. 
 
Le lac de Van, les roselieres et quelques criques que baigne l eau la plus pure, et sur ses iles des eglises armeniennes, sculptees, gravees, peintes, dans une pierre volcanique que le soleil rechauffe, des croix par centaines, des pierres tombales sous les arbres fruitiers, et meme le bruit du ressac contre les rochers, comme juillet devant l Adriatique, un ciel de montagne, bleu, strie de quelques nuages. Evidemment tout le tragique de l'histoire d'ici, armenienne et notre, devant ce lieu, dans un tel contraste avec ce qui en emane de paix  et de sereıne puissance d exister.
 
On voudrait tant croire les gens d ici meilleurs.
 
Pas plus simple de dire encore le relief que prennent ici les mots les plus risques : gentillesse, hospitalite, humanite.
 
Une homme, un garçon, te sourit. Il ne saura de toi que ton nom et le pays dont tu arrives. Vous vous serez serre la main, peut-etre une etreinte. Aucun sens, aucun interet, les mots ne vous permettent pas de rien echanger, sinon de signe de reconnaissance et d acceptation mutuelles. Tellement autre chose que du sens ou de l'interet.
 
Une famille t ouvre sa maison, t offre un sac de pommes ou de noix au milieu du verger, te sert un puis cinq thes, refuse d admettre que tu ne veuilles pas des chaussettes que l une a tricotees, te fait tenir les plus jeunes dans tes bras, tu souris, tu regardes, tu sais dire trois mots, pas une phrase, tu pourrıais pleurer, immedıatement. Tu esperes que tes yeux leur refletent assez de ce que les leurs t envoient, le temps passe, le soleil decline, et tu ne sais meme pas pourquoi tu te demenes a refuser le repas et le toit qu ils te proposent pour la nuit. Tu connais leurs noms et leurs visages maintenant que tu pars. Et les six soeurs de Yavuz, plus belles les unes que les autres, et les enfants, tu les salues un par un. Tu pars et tu voudrais hurler ton bonheur d etre toi aussi de ce monde et de cet air-la. Il y a en toi la gratitude infinie d exister, et tu ne sais trop vers qui la diriger, les tiens, tous les tiens, tellement.

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  • #1

    jean maurice (lundi, 12 octobre 2009 16:56)

    nous sommes nombreux ce soir à sucy à nous enquérir de tes découvertes des paysages et des hommes. Continues à t'enrichir et à nous enrichir en même temps . JM Madeleine M Chantal et tous les cousins

No visa...

Mercredi 06 Octobre
" Yes no problem" : peut-on croire un employe consulaıre iranien qui vous assure que, oui bien sur, vous pourrez obtenir a Erzurum le visa pour lequel vous deposez votre dossier a son guichet a Istanbul ?
 
Et la reponse est non. Hier a Erzurum, une fois trouve le consulat iranien, une fois explique la demande, le dossier depose a Istanbul, parlemente tout ce que je pouvais, fin de non-recevoir, retour a Istanbul. Le tout avec le plus exquis sourire et l air sincerement navre qu on ait pu ainsi me promettre la lune, a savoir un minimum de concertation entre les deux consulats.
 
Le temps de sept, huit ou dix çay pour faire le point, de compter les jours, d evaluer mes chances a Istanbul, la possibilite d un aller-retour a Istanbul, combiner ca avec les dates que m ont donne les Turkmenes et les Ouzbekes...
 
Dans le meilleur des cas, 7 a 10 jours pour pres de 1200 km en Iran et ses montagnes. Absurde. Sans la contrainte des visas turkmene et ouzbeke, sans l hiver qui arrive, sans les jours qui raccourcissent, avec un autre calendrier, avec mille autres si, l attente a Erzurum ou le retour a Istanbul auraient ete possibles... Les choses etant ce qu elles sont, pour le meilleur et pour le pire, l İran gardera tous ses secrets, et c est en avion que je gagnerai la prochaine etape.
 
Donc un rappel sans guere de sommation au principe de realite, non, les contraintes bureaucratiques ne se plient pas necessairement a mes reves ou a mes projets, et les services consulaıres iraniens ne fondent pas en larmes d emotion a l enonce de mon aventure...
 
Reste maintenant a prendre acte, a se convaincre que c est pour le mieux, que je paie la le temps infini passe  a attendre mes deux visas a Istanbul, a derouler toutes les cotes entre Istanbul et Sinop, a reparer le velo ici ou ailleurs...
 
Partage entre deception, desir de ne pas laisser ainsi ruiner mon periple, peut-etre soulagement aussi, j ai bien du mal a y voir clair. Soudainement affranchi de toute contrainte de parcours, de calendrier, de distance journaliere, j ai pose le velo depuis deux jours, et ai pris un bus, vers l Est, pour voir la frontiere a defaut de la franchir.
 
Je repartirai d Erzurum vers l Ouest pour l aeroport d Ankara, en tachant de me dire que rien n est change. Ce que je crois d ailleurs profondement. Ce a quoi je me confronte ici, paysages et rencontres, fait paraitre derisoire ce fetichısme de la continuite qui voudrait que toujours et en toute circonstance un voyage en velo soit un voyage sur un velo. Les choses donc ne seront pas trait pour trait ce que j aurais souhaite qu elles soient, je me reprocherais trop amerement de m en trouver abattu. Les choses sont et seront ce qu elles sont, faut-il dire que c est bien assez ?

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Commentaires : 12
  • #1

    agnes (mercredi, 07 octobre 2009 21:57)

    courage xavier, le périple continue, différent de ce que tu avais prévu, mais c'est la vie, pleine de surprises, on ne peut pas tout contrôler (surtout pas les visas!), on pense beaucoup à toi et on t'embrasse très fort

    les TdO

  • #2

    Eléonore (mercredi, 07 octobre 2009 22:38)

    Aie oui, ta déception doit être de taille, le "principe de réalité" se rappelle effectivement cruellement à toi... Ton voyage n'est pas un long fleuve tranquille (et heureusement, un peu, quand même, non ?) et plus redoutables encore que les meutes de chiens semblent être les consulats...
    Belle idée que celle d'aller saluer l'Iran par-dessus cette limite qu'on ne te permet pas de franchir !
    Kopf hoch, anyway !

    PS Je ne t'apprends sans doute rien, mais il existe un tas de pays où dire "non" ou "je ne sais pas" est du dernier grossier et où donc on préfère te refourguer des infos erronées plutôt que de faillir à cette règle de bienséance...

  • #3

    nicolas (jeudi, 08 octobre 2009 01:51)

    Je fais très court : quoi qu'il se passe, t'es le meilleur, et très très loin devant n'importe qui.

  • #4

    les Vantard de Dole (jeudi, 08 octobre 2009 11:39)

    Rien d'étonnant à ce refus avec ton faciès d'espion yankee !juste une contre allée dans ta linearité...soit fort , nous veillons sur toi !

    PS:profites en pour bien entretenir ta monture...

  • #5

    Bastien (jeudi, 08 octobre 2009 20:14)

    Tant pis pour l'Iran (décidémént, entre celles qu'ils ne veulent pas laisser partir et ceux qu'ils ne veulent pas laisser entrer, on a du mal à suivre...), ils ne savent pas ce qu'ils ratent.
    Tu nous prouves chaque jour que ton périple est bien plus et autre que des bornes à vélo, alors...
    Profite de cette occasion supplémentaire d'être encore un peu en Turquie. On pense à toi.

    Séverine et Bastien

  • #6

    les Marmottes (jeudi, 08 octobre 2009 21:31)

    Déception partagée avec toi...
    Eh!!! fais gaffe, si tu continues en avion, tu risques d'être là pour la naissance!
    Mais tout ça, c'est plus de temps pour tous ce(ux) qui t'attend(ent) après l'Iran, et on attend avec impatience ta découverte de l'Asie centrale. Merci pour tout ce que tu partages avec nous, pleins de bonheur pour la suite.

  • #7

    Ton Beau Frere (jeudi, 08 octobre 2009 22:29)

    Ben avec toutes ces emmerdes administratives on va finir par se retrouver en famille chez les Ouzbeks. D'ailleurs tu pourra faire du baby siting, pendant qu'on fera de l'héliski...(je t'ai mis en lien une photo du taxi que j'ai trouvé...) Sois Fort !

  • #8

    anne (jeudi, 08 octobre 2009 22:42)

    c'est peut-être mieux ainsi, nous pensons fort à toi et tu vas trouver une solution, que ta bonne étoile te suive encore et toujours, continue de nous émerveiller et de nous faire rêver ,affection et plein de bisous de Maman

  • #9

    Guillausseau family (vendredi, 09 octobre 2009 00:27)

    Sophie Julien-Hubert a bien eu son passeport pour la vie ;-)
    Mercredi 30 septembre

    Bises à toi

  • #10

    Audrey (vendredi, 09 octobre 2009 00:52)

    Les solutions de continuité constituent LA continuité.. c'est bien là le secret.
    L'occasion de voir les choses d'un peu plus haut?
    C'est presque comme une profonde métaphore.
    Continue avec le même entrain, il y a largement de quoi. Le rêve est aussi sur le tarmac d'Ankara.

  • #11

    monique (vendredi, 09 octobre 2009 08:38)

    stoïcienne convaincue, je te rassurerai en te disant que l'imprévu fait le charme de ton voyage; dans un sens ET dans l'autre.... tire le meilleur parti de ce petit "détournement" de planning. Trois mois hier que tu as quitté Les Lilas et que de belles histoires! bises.

  • #12

    Louise J (vendredi, 09 octobre 2009 15:28)

    En effet, ils ne savent pas ce qu'ils ratent!
    Garde cette incroyable force et cette passion pour tout ce que tu rencontres.
    Continue ta route de plus belle, en espérant que ceci ne sera qu'un épisode vite oublié et que d'autres viendront aussi vite remplir les pages de ce merveilleux blog.
    Loulou

147 km

Vendredi 02 octobre

Une journee de plus sur mon ruban d asphalte tout lisse, a me faire entrainer par l appel d air des camions. Cette route splendide le long de la mer est une catastrophe pour le paysage, une benediction pour le voyageur. La nature et le rythme de mes journees en sont totalement changes : apres 15 jours a gagner metre apres metre dans la peine, je m installe desormais pour des dizaines de km grans plateau/petit pignon et je laisse operer les cuisses, un peu anesthesie par la regularite de l effort, monotone. La mer sur ma gauche, la montagne a droite a guere plus de 4 ou 5 km du rivage, et que l on frole lorsque la route passe un cap. Crochet ce matin dans une vallee, le long d un torrent, metamorphose du paysage en quelques centaines de metres, les versants sont raides, couverts de noisetiers, le regard pouvait en embrasser plus que de pins dans une foret des Landes. Et puisque decidement j ai le temps pour toutes sortes de questions : qui - et surtout comment - recolte des noisettes a 800 m d altitude sur un versant pentu et sans route ? Hercule, Sysiphe ? une armee d ecureils surentraines ?

C est une de ces vallees qu il faudra emprunter dans un jour ou deux, apres Trebizonde, pour prendre plein sud a travers les Alpes Pontiques, vers Erzurum et l Anatolie de  l Est, tournant le dos a la mer pour tres longtemps. Ce qui est a peu pres aussi attirant qu effrayant. Rouler le long de la mer m a rassure depuis 6 ou 700 km. La voir ou la savoir sur ma gauche m a apaise, peut-etre pour des raisons d homonymie, va savoir, peut-etre parce que la Mer Noire apres tout c est au bout du Danube, et que le Danube c est just derriere les Vosges, a savoir pas bien loin de la Porte d Aubervilliers, ou peut-etre parce que l eau est belle, son bruit sur les falaises caressant, et les poissons delicieux.


147 km de plus aujourd hui, je suis a Trabzon. La fatigue est immense, voila pres de 3 semaines que je roule seul depuis Istanbul, avec deux jours de pause chez Zehra, et j ai avale plus de 500 km ces quatre derniers jours. Elle est donc la avec son plus deplaisant symptome, l humeur maussade, celle qui pointait dans mes recentes remarques sur les mosquees en plastique. Fatigue, lassitude, agacement... ce ne sont pas les compagnons de voyağe que je me suis souhaite. Avaler les km a eu sa vertu, celle de me remettre plus en phase avec mon calendrier bouscule par l attente des visas a Istanbul, mais cela se paie un peu cher. Demain, apres-demain plus surement, je prends au sud, je quitte la Mer Noire avant d arriver au Gürcistan (les Georgiens qui se cachent sous ce nom intimidant...) et je me frotte a nouveau au relief sur de plus petites routes. Aujourd hui j ai pu apercevoir depuis ma route littorale des sommets derriere la premiere ligne de crete, a peut-etre 15 ou 20 km de la cote : couverts de neige, eclatants sous le grand soleil de ce debut d automne...

Toujours des noisettes, des noisetiers, des sachets de noisettes, de la pate de noisette, des monceaux de coquilles de noisettes, et puis pour la premiere fois de ma vie contempler le vert des plantations de the. Evidemment, epars, poussant entre les theiers, des noisetiers !! J ignore ce que les uns apportent aux autres, mais il doit y avoir une raison a ce vieil usage des arbres complantes. J adore ce mot, d abord peut-etre parce qu il designe une belle image, peut-etre aussi pour son potentiel de calembours poussifs (encore une fois j ai mille fois le temps de tous les tenter sur mon velo !)

Quelques eglises grecques desormais musees le long de la cote, des monasteres dans les hauteurs, que je ne prends pas le temps d aller voir, rien d autre ici qui rappelle qu on a parle grec des milliers d annees. C est peut-etre la fatigue encore qui parle, mais la fin de l empire ottoman entre Jeunes Turcs, guerre mondiale, convoitises imperialistes, massacres, menees russes, anglaises, italiennes, francaises ou grecques, est une chose pathetique, au sens propre presque. Le nettoyage qui s est opere ici est aussi aberrant que douloureux. Alors sur mon velo je pense a d autres exemples, et j en compte peu des pays qui ne sont pas nes dans le sang d un sacrifice fondateur. La fatigue toujours, mais c est une douleur de tenir sous le meme regard ces souvenirs et la tres belle humanite qui colore les gens d ici. Un peu comme en Bosnie, cette impression que les plus grands crimes ne sont jamais commis par les plus sombres criminels, et que les meilleurs s engrainent dans le pire avec une effrayante facilite.

Comme pour la Bosnie, je n ai certainement pas fini de retourner toutes ces questions posees en Turquie. Et pour ceux qui se posent la question Turquie/UE, pourquoi ? comment ? une mine http://www.turquieeuropeenne.eu/

quant a moi, je vais sombrer dans le sommeil, si je continue a ecrire dans cet etat de fatigue, je vais faire l inventaire de tous les drames qui se sont joues sur cette terre turque depuis les Hittites, ca va etre pesant. Demain. soleil, bonne humeur et dents qui brillent.

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Commentaires : 3
  • #1

    Audrey (dimanche, 04 octobre 2009 14:28)

    Trébizonde!! Oh my god!!
    PS : Comme tu y vas avec les règles d'urbanisme...

  • #2

    Bastien BEVERINI (lundi, 05 octobre 2009 20:34)

    Entre coltura promiscua et paysage palimpseste, merci !

  • #3

    les Vantard de Dole (mercredi, 07 octobre 2009 13:47)

    Ne faiblis pas devant l'adversité !!! Courage et pugnacité sont les 2 nerfs de la réussite et tu en as à revendre. Trop belles les photos ! On continue de te suivre .... Sois fort ....

En attendant mes jambes...

mercredi 30 septembre

C est etonnant comme on peut faire une chose un jour et n en sentir les consequences que le lendemain. Ce qui sans doute s appliquerait a bien des domaines, en l occurence je pense la a mes jambes, ou plutot mes jambes pensouillent pour moi et decident de prendre leur temps avant de repartir. Apres la petite griserie d abattre les kilometres par paquets de 25 hier, aujourd hui sera tout en mollesse. Je regarde la carte , et mon petit exploit me parait un peu derisoire.

On m a dit hier qu il avait neige le long de la Mer Noire a hauteur de Trabzon, ce qui en principe n arrive que quelquefois en janvier... ca plus les Iraniens qui testent missile sur missile... sur Al-Jazeera un quelconque hierarque se felicitait de ce que le dit missile etait tombe "just where intended" , on aurait dit un gosse qui tire au ballon et se vante ensuite de l avoir envoye "juste ou je visais" !

Samsun est un peu decevante, et je ne vais pas aller visiter le musee archeologique. Il faut dire que les Genois ont pris bien soin de raser la ville quand les Ottomans les ont deloges au 15eme s. ...

Chaque jour apporte toujours ce qu il faut de rencontres, de discussions impromptues, de rires. Comme avant hier on me demandait si j aimais la Turquie, et qu a mon grand oui j ai vu de l etonnement, j ai saute sur l occasion de faire parler mes amis d un soir de ce qui dans leur pays justifiait cette moue. J ai retenu deux ou trois choses : une economie qui ne donne pas sa chance a des legions de diplomes (deja vu ca quelque part...), une classe politique usee (pas chez nous ! Frederic Lefebvre a apporte un tel sang neuf a notre vie politique !! ) et l Est, l Est du pays dont on parle avec les yeux qui roulent et les sourcils qui froncent, avec le meme frisson qu un aimable Milanais qui ferait le tableau de Palerme. Une autre chose m a frappe a plusıeurs reprises : on impute bien des maux a un trop grand nombre d "under-educated people" : ils votent n importe comment, ils sont dangereux (et ils habitent dans l Est ou en viennent...), ils sont farouches, obtus... j en deduis en bonne logique qu ici on garde cette confiance dans l instruction qui rend chacun un rien meilleur qu il n est, on pense toujours que les lumieres amenent le progres de tous et l amendement de chacun. Et si en France on etait un peu revenu de cette foi-la?

C est une joie de tous les jours de cotoyer les Turcs, je leur prete bien des vertus, et deja j entrevois qu il sera bien penible de tourner le dos a un pays si seduisant pour entrer en İran. Heureusement la-bas m attend Babak a Tabriz (le miracle Couchsurfing...), qui sur sa page de presentation ecrit en substance : " commencez pas a me parler de religion ou je vous fous a la porte !". On va rire !

Je crois que le prochain article sera pour les joies sans borne que me donne la TV turque, depuis les infos jusqu aux soap opera, en passant par les publicites et les telefilms historiques.

Mes jambes me disent qu elles veulent bien y aller.

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  • #1

    Anne Jean Maurice (mercredi, 30 septembre 2009 20:26)

    Nous te suivons tous les jours et nous nous émerveillons de ce que tu nous rapporte en photos et en texte . Nous t'envoyons toute notre affection et encouragements.Jean Maurice Anne Colette

Où sont les femmes?

samedi 26 septembre

96 km dans les cuisses, ce soir tout sera en vrac, et j ecris uniquement pour tenter de moins oublier.

Se souvenir de la vigne qu on prend ici pour ce qu elle est, une liane, et qui grimpe aux arbres, ou l on voit a 3 m du sol des grappes se meler aux noix, aux pommes ou aux chataignes; des installations militaires tout le long de la cote, apres tout les Sovietiques sont de l autre cote du lac, et la Turquie c est peut-etre pas l Europe, mais c est surement l Otan; se souvenir aussi qu on m a rattrape a velo pour me rapporter ma carte oublıee devant l epicerie ; des cinq derniers km le long du lit du fleuve, a plus de 30 km/h, impression de voler dans la penombre; decrire tout ce qu on voit mais aussi ce qu on ne voit pas, donc comparer, forcement toujours un peu : pas de supermarche mais une armee d epiceries, pas notre debauche de mobilier urbain et d appareil publicitaire, pas ou peu de trottoirs ( et si l Europe c etait d abord et surtout des reglements d urbanisme un rien tatillons ?), des chiens qui dorment en pleine rue, pas de femmes ou si peu depuis qu Istanbul est loin derriere moi, cent fois moins de banques-cabinets d assurance - agence immobiliere mais 100 fois plus de droguerie - bricolage - travaux en tout genre, des reparateurs de tout et n importe quoi, on n est pas encore entre ici dans l ere du progres, on a encore la naivete de croire que ce qui se casse se repare, quand chacun sait bien que l indice consolide de croissance exige de chaque citoyen qu il ait la discipline de jeter au rebut et de racheter neuf.

Enfin, a discuter il semble qu ici on regarde l Europe comme nous les Etats-Unis, un avant-gout de ce qu on sera dans 20 ans.

Se souvenir aussi des Hommes de Bois, c est comme ca apparemment qu on nomme les males les moins bien degrossis.

La rigueur de la repartition des roles et des lieux entre hommes et femmes souffre peu d exception dans ces petites villes et ces villages et commence a me peser. J en arrive a ne plus saluer qui porte sexe feminin a force de ne pas avoir de reponse, trop souvent.

Tout ca n a ni queue nı tete et je m effondre sur l ecran.

 
lundi 28 septembre
a reprendre ca 2 jours apres, ca n a effectivement pas vraiment de queue, et je cherche la tete.
 
Ce devait etre la fatigue qui me faisait raler, et ici a Sinop, ca ressemble plus a Istanbul sur le chapitre de la presence feminine. 
 
Ceci dit tous mes compagnons d une minute ou d une heure sont des hommes, et ma galerie de portraits detaille tous les ages de l homme, d enfant a vieillard chenu, mais contourne bien soıgneusement toute trace d une femme. Je crois que je vais finir par y aller au culot, on verra bien. En tout cas je n en mesure que mieux la force de caractere de Zehra, a vivre seule, et a accueillir un voyageur chez elle ! quelle tranquille assurance devant les questions qu immanquablement cela a du soulever dans le voisinage ( et bien sur "voisinage" n est pas un vain mot par ici, les voisins c est un de plus de ces cercles qui donnent sa place a la personne, celui juste apres la famille)...
 
Je suis donc a Sinop, seule ville turque sur la Mer Noire qui regarde vers le Sud, puisqu elle est construite sur une penınsule, point le plus septentrional du territoire de la Republique de Turquie. Et on me dit que ce fut un port deja utilise par les Hittites... il en reste peu de choses mais j ai lu trop de livres d histoires pour ne pas rever rien qu a la premiere syllabe de ce mot...
 
Hier sur la route deux jeunes gars dans un camion de chantier m ont plus ou moins force a m arreter. Ils voulaient serrer la paluche et voir le velo. Une fois, et puis a nouveau 10 km plus loin. Cette fois ils m ont offert du raisin (une merveille, de tout petits grains, delicieusement sucres et concentres), du pain, un peu de fromage, et puis avec mon dictionnaire j ai fini par comprendre qu ils voulaient qu on se rencarde le soir meme a Sinop pour descendre des bieres et visiter la ville.
 
Ce qui fut fait, avec moderation il va de soi. Ils m ont demande si j etais musulman ou chretien, j ai marmonne une reponse mi fıgue (incir) mi raisin (üzüm) et je leur ai renvoye la question, parce que le soir venu je suis joueur. Apprenez donc qu ils sont musulmans, et qu ils en sont tres contents. Et pourquoi ?, ai-je voulu savoir, parce que vraiment j ai tres envie de jouer ? c est simple, en tant que musulman on est plus heureux, plus fort et ami de tout le monde !!  Vu d ici...  on n a meme pas envie de faire la moindre nuance. Sur ces bonnes paroles, on est passe voir la petite copine de l un (ca va mal entre eux...) et on est alle boire une Efes en ecoutant un groupe de rock un peu fatıgue... apres bay-bay, demain c est lycee ! J aurais bien aime leur  demander comment ils font pour rencontrer et entreprendre leurs douces amies, mais ca fait beaucoup de questions.
 
Parlons-en des lyceens, et des ecoliers, je les croise tous les jours, en uniforme, entre serieux et grosse rigolade, jamais tres loin d un buste d Atatürk. Je ne peux pas me retenir de les comparer aux miens, et je me dis qu ici l adolescence semble ramenee au strict minimum biologique : on a l air de  rester enfant un peu plus longtemps, et ensuite tres vite de devenir adulte. Une chose d ailleurs me frappe, la surprise des gens quand je donne mon age. Calvitie et barbe n y font rien, ni meme les grandes epreuves qui marquent un visage, je ne fais pas trente-deux annees turques, trop juvenile, peut-etre un peu trop efflanque, ce que mes mollets ni mes cuisses ne peuvent compenser... 
 
J ai rarement autant parle allemand de ma vie, jamais en tout cas, pas meme en Allemagne, autant dependu de la langue de Nina Hagen pour entendre et me faire entendre. C est toute la carte de l Allemagne que je recompose a force d entendre les uns et les autres me dire ou ils ont trime.
 
Avant-hier Emin a Abana, qui travaille pour les services sociaux de la ville de Munich (Monaco en italien, ca me fait rire...), a la meilleure place pour savoir et dire ce qu il peut y avoir de misere et de douleur dans la plus propspere ville du plus riche pays de l opulente Europe. 
 
Hier ce retraite qui avait bosse 24 ans avec une collegue alsacienne a Kehl, en face de Strasbourg, et qui en francais ne savait me dire qu une chose : "voulez-vous coucher ?" et ne parvenait plus a retrouver la fin de la question...
 
Je vais tout de meme songer a y aller, sans quoi la journee aura vraiment ete courte.

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Doğanyurt

vendredi 25 septembre

Doğanyurt, qui aurait du etre comme Cide hier soir une petite sous-prefecture en bord de mer, avec paseo et coucher de soleil sur la mer, se revele, en y arrivant de nuit, un trou sinistre, sans hotel ni pension ni rien, sans rien a trouver a manger passe 8 h30. Donc j ai fini mes chips au beber et entame mon 43eme paquet de Benimo.
75 km aujourd hui, j aurais volontiers arrete plus tot mais les derniers villages sur le chemin n avaient pour eux que leur vue sur la mer, pour le reste, rien, pas meme un Ticaret, ces epiceries comme il y en a normalement cinq cote a cote dans le moindre hameau. J ai fini les 10 derniers km a la frontale, emmitoufle dans ma veste, toujours en surplomb de la mer, qui a cette heure est reellement noire, et dont semble emaner tout le froid qui gagne si facilement la partie des la disparition du soleil.

Plusieurs fois le long du jour j ai ri, lorsqu a chaque crete se devoilent les 20 km suivants du littoral, ri devant tant de beaute cherement arrachee a une route sans pitie aucune, ri en apercevant devant moi le trace a venir, montees et descentes s accrochant a un relief franchement montagneux, du granit pour autant que je peux en juger. Etait-ce l effort et la rage qu il fallait y mettre pour venir a bout de chaque ascension, mon monologue ınterieur s est fait pour beaucoup en allemand, a coup de mots qui me tombaient dans le crane et que je repetais comme autant d incantations. Rouler dans la langue de Sacher-Masoch, est-ce bien serieux ?

Tellement harasse des midi que j ai dormi 20 mn assis sur un table de pique-nique en beton, la tete dans les bras.

L etendue des sensations que je parcours est un emerveillement, la fatigue et l exaltation donnent un relief particulier a chaque perception : la chaleur saisissante du soleil sur le dos quand je m arrete, le soulagement dans les muscles lorsqu un replat interrompt pour quelques dizaines de metres la montee, la fraicheur de l air sur la peau dans les descentes, une faim et une soif imperıeuses comme jamais, le gout des noisettes. Et quelque chose d une peur animale a mesure que le jour tombe et que la nature tout entiere m urge de trouver a m arreter, au plus pres des miens, le froid, l ombre et l humidite qui alors prennent possession de tout. Chaud, froid, humide, sec, plat, raide, ces mots ont si peu de consistance en ville, ici ils me determinent et me dominent entierement, je suis leur jouet.

Il a fallu Ahmet et le courage de ses 13 ans pour me rendre assez d entrain pour reprendre la route : le velo lui a plu, il a pris le sien et m a accompagne sur 10 km de montee, sourire aux levres, je ne pouvais decemment pas faire moins que lui.

Ce matin c est marche du vendredi a Döğanyurt, les minibus deversent tout ce qu alentour compte de paysans bourrus et de sacs de noix et fındık. On vend des outils agricoles, des lames, des casseroles, de l engrais, et assez de legumes pour me faire regretter de ne pouvoir parfois cuisiner. Je crois ne pas passer tout a fait inapercu, avec mon maillot moulant. La mode n est pas pres du corps cette saison dans la campagne turque.

La nuit a ete rude et cependant salvatrice, dans mon duvet encore trempe de l autre nuit, pose dans une chambre qui vaudrait en France reprobation generale a qui y enfermerait ses chiens. Mais le soleil et la mer donnent ce matin meılleure allure a mon trou d un soir.

Aujourd hui je m epargne.

Cycling on memory lane

23 Septembre
Des pommiers et des vaches au bord de la plage, au pied des montagnes, des oliviers au milieu des noisetiers et des noyers, des figues et des poires, le poisson du jour et partout la basse-cour, l odeur des figues qui fermentent sur la branche, la menthe, le laurier, et la mer. Tout se melange et semble pousser ici, et l on change de vegetation comme on change de versant. C est pas dans le coin la Colchide ? et le Jardin des Hesperides ?
 
Aujourd hui ce fut une journee avec, mais, promis, je ne vais pas faiıre le journal de mes cuisses. C est etonnant comme on sait des le 1er km ce que sera la journee. Elle fut merveilleuse, avec assez de soleil pour chasser ma peur de tomber malade, une nuit qui tombe assez vite et assez froide pour me pousser dans le sommeil, et une route, a mesure que j avance vers l est, qui trouve a passer au milieu de reliefs de plus en plus franchement montagneux. A 6 ou 7 km de la cote les sommets sont a plus de 1000 m, la ligne de crete autour de 700.
 
Tous les 10 a 15 km, un village de pecheurs, avec parfoıs un hotel ou deux. Et d un village a l autre, invariablement, il faut passer de l une a l autre de ces vallees ou de mınuscules fleuves cotıers parviennent a se frayer. Parfois, tres rarement la route parvient a s accrocher a la pente, a suivre la ligne de niveau, en surplomb de la mer, et on a alors pour quelques  km le plat et la griserie.
 
Aujourd hui on m a offert quelques poignees de noix juste ramassees, fraiches, blanches, humides et comme laıteuses, acres en bouche, astringeantes et delicieuses comme le souvenir. Ce doit etre la solitude et l eloignement, la memoire joue comme jamais, et sur le velo les odeurs notamment suscitent de brusques remontees de passe, parfois meme rien en particulier pour declencher et pourtant un gros bloc qui emerge soudainement. C est le benefice de cet etat dans lequel mon esprit somnole sur le velo, c est le stream oıf conscıousness, un defile assez inconsistant d images et de tout petits bouts d idee, de mots tres souvent, dans une langue ou une autre. Mon esprit est une soupe, une soupe aux restes, on trouve toutes sortes de surprises a sa surface un peu fumante. 
 
Et ce flux s interrompt bien souvent, a chaque montee, ou il s efface devant l effort qu il faut bien encourager a chaque tour de pedalier. Alors c est toute son attention qu on lance vers tel arbre ou tel panneau, ou bien au contraıre qu on va perdre loin dans le decor, sur un point immobile, pour ne pas voir avec quelle lenteur la route defile. Et encore cette comptabilite des metres de denivele, se dire que pour chacun qu on arrache on aura droıt au meme a la descente, qu alors les jambes n auront plus mal. Et tant d arrets au bord de la route, quelques secondes, quand les cuisses sont pleınes de je-ne-saıs-quoı quı brule.

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Commentaires : 4
  • #1

    agnes (jeudi, 24 septembre 2009 22:37)

    prends soin de toi, l'effort dans la durée c'est aussi d'économiser son corps et de bien manger, ne t'arrête pas trop tard le soir. Je pense à toi et me demande où tu es à cette heure. je t'embrasse, à bientôt de te lire

  • #2

    Bastien Beverini (vendredi, 25 septembre 2009 22:00)

    Quel trésor tu accumules là ! Merci de nous faire profiter, au delà du récit et des descriptions somptueuses, du voyage intérieur que tu effectues aussi et de la sensibilité avec laquelle tu vis cette expérience. Courage pour l'humidité, pas drôle !
    Bastien

  • #3

    Audrey (vendredi, 25 septembre 2009 23:31)

    Courage!
    Prends bien soin de toi. On pense fort à toi!!

  • #4

    Louise J (samedi, 26 septembre 2009 21:18)

    Xaaaaav,
    C'est un plaisir de lire tous ces témoignages de ton voyage. La façon que tu as de décrire à la fois paysages et sentiments est impressionnante et émouvante.
    Les photos me font rêver.
    Bonne route, prends bien soin de toi!
    Je pense à toi !

Panne de moteur?

22 Septembre
Etonnant comme j ai pu hier, sous une pluie qui en finissait par etre drole tant elle se surpassait, me sentir fort et regarder mes cuisses elles aussi se surpasser, et comme aujourd hui, soleıl revenu cet apres-midi, je me suis senti accable par tant de cotes. Quarante malheureux km ce jour, sous le profil suivant, simplissime : 5 km de plat a la sortie de Bartin, 12 km de cote, 6 km de glissade pour tomber sur Amasra, altitude 0, puis a nouveau 12 km d ascension pour redescendre (5 km) sur Çakraz, altitude 0. J ignore a quelle altitude sont perches les cols de valle en vallee, 200, 300, 400 m ? les photos parleront pour moi.
 
Beaucoup trop d humidite qui ne veut pas quitter mes affaires, ma peau et mes os. Les sourires, les saluts et les klaxons dans les montees n y ont rien fait, impossible de se lancer. Jete l eponge vers 16h, trouve une pension et dormi 2 h berce par les vagues.
 
Je comprends mieux cette impresssion de familiarite qui m enveloppe, c est l automne. Peut-etre la saison des souvenirs et de la nostalgie, la saison plus qu une autre que l on passe chez soi. L automne d ailleurs va tres bien a ce bord de mer, les lumieres sont splendides, la mer intimidante le soir tombe, et partout ce sentiment d etre exactement entre l effervescence de l ete et le vide de l hiver.
 
Difficile de mettre des mots sur une journee pareille. Pour toute description d Amasra, je renvoıe a tant de guides qui l ont deja tentee, fondation romaine, forteresse byzantine et comptoir genois... port de peche pittoresque et bus de touristes tout le long de la route.
 
Je suis epuise, et c est le ventre qui donne le signal de la fatigue. C est etrange comme dans cet etat la connexion me restitue un peu de force et d ardeur. C est une dependance que je ne pensais pas trouver si forte.
 

On  verra ce que demain m apporte. Pluie ?

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Quand on se cherche on se trouve

21 Septembre
Changement de registre, je crois avoir ete assez explicite quant a ce que m inspirent les Turcs depuis plus de trois semaines maintenant, a la ville ou a la campagne, d Europe ou d Asie. Evidemment je pourrais m etendre une fois encore sur la journee, raconter comment sous une pluie battante et en courant a travers la ville le serveur de Köfte m a conduit jusque dans ce cyber-cafe et a pris le temps de me montrer sa carte de la federation turque de Kick-Boxing, je pourrais aussi raconter comment Zonguldak c est Liverpool + Saint-Nazaire + Saint - Etienne , un port industriel + des mines et des gueules noires, comment en 4 m sur 3  s affiche dans la ville la photo des meilleurs bacheliers de l an, raconter une fois encore que pour peu que je demande ma route je finis a manger les Baklavas faites pour Bayram Şekeri, la Fete du Sucre, la fın du Ramadan, boire le the et papoter en allemand sur le monde comme il va. je pourrais reessayer de decrıre les rires que declenche le velo et les regards des gosses, mais j ai renonce depuis quelques jours.
 
Meme chose, si je raconte comme les gens sont beaux, je frise la redite.
 
Que les routes sont raides, qu elles se repandent en lacets, que la Mer Noire est sublime depuis les falaıses qui la surplombent, que dans quelques echancrures on y apercoit de derisoires plages de sable noir, que les vagues viennent frapper la roche, que l eau est partout, pluie, mer, embruns, ruısseaux, torrents, cascades, ruissellement a meme la roche noıre et luisante, flaques dans chaque imperfection du revetement (il y en a...), grandes gerbes que m envoıe chaque voiture, rivieres, embouchures au bout d etroites vallees, tout ca je n ai pas bien envie d en parler.
 
Non plus des semi-remorques ukrainiens avec leurs conteneurs sans une seule inscription, ni de leurs chauffeurs auxquels on n ıraıt pas meme demander l heure, alors encore moıns chercher a savoir dans combien de temps ıls pensent livrer leur chargement d uranium enrichi/d heroıne/de vıeux stocks d armes, ni des centrales thermiques dısproportıonnees au fond de la vallee, non plus des gars de l equipe de nuit qui m ont offert le the et les bonbons de la veille ce matin, et de la biere, maıs j aı dit non, quand meme, pas plus envıe de parler encore des station-service ou je me shoote au sucre et au gras (Cola Türka + Çips Alla Turca) pour tenir.
 
Non, j ai envie de parler de moi, de me tresser une couronne de laurıer en ce jour ou ce voyage a franchi un palier supplementaıre, j ignore vers quoi. Et comme je suis le seul a savoir ce qu il m a fallu pour tenir, je me sens le seul capable egalement d en ecrire l epopee. Aujourd hui sont certainement tombes sur mon coin de Karadeniz deux mois d evaporation: ca tombe bien, c est le jour de l automne. Pas une minute de treve, de subtiles variations entre deluge et averse tropicale, et avec ca du vent, des embruns et des temperatures en baisse. Apres 15 km a ce tarif, j aı pense declarer forfait vers 14h, et puis un sursaut d orgueıl, ou bıen l ıdee qu ıl n est pas serıeux de flechir ıcı alors que ce sera pıre plus loın, je repars.
 
On m a dit cent foıs avant le depart que j allaıs tres certainement aller a la rencontre de moı-meme, me decouvrir. Bien, la nouvelle cocasse alors, ce que je trouve, c est l animal. Une fois trempe, la seule pluie qu on note encore c est celle quı frappe le vısage, le froid n existe plus quand on jette tout dans le pedalage. J aı avale 60 bornes en 2 h 30 sous l orage, en chantant, baıgnant dans l eau quı s accumulaıt dans le siege-baquet. La solıdıte et la fıabılıte de mon velo et de mon equıpement me frappent chaque jour, mais a vrai dıre aujourd hui c est cette capacıte du corps a faire et encaisser absolument n importe quoi ou presque qui me fascine. L effort et l energie deployes etaıent tels que l eau dans laquelle je trempais me semblait chaude. Je suis arrive rince, liquide, tellement heureux de courir sous la douche et de changer ma chambre en buanderıe.
 
Voila donc ce que je trouve, pas bien surprenant en fin de compte, tres humain c est-a-dıre tellement plus fait pour etre avec les miens qu en rase campagne, et tres animal, c est-a-dire endurant, obstine, hargneux, puissant.
 
Les quatre derniers attrıbuts, je tacheraı de me les rappeler sı je rencontre des loups : je suis officiellement mis en garde depuis ce matin, plein la foret ! Et puis, ca a le merite de l honnetete, a la question les chiens (köpek) sont-ils dangereux ? une seule reponse de mes dıfferents hotes : oui. Je ne ferai donc pas d extra sur la route passe 18h.
 
Et pour finir, le nom de la ville ou j ai dormi hier, Kilimli, ca donne envie de chanter.

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Il pleut

20 Septembre

Je prends tellement goût a ces histoires de réçit et description que je suis en train de me dıre que ca fait un excellent substitut au pédalage, a une heure du jour ou je feraıs mıeux d'abattre quelques km avant le retour de la nuit...

Pas de mal cependant à m'autoriser une petite digression bavarde : je suis en train de constater ce que sigifie "automne pluvieux" dans la description du climat pontique. Magnifique du reste, puisque roulant cette fois avec la mer sur ma gauche, je vois litteralement arriver la pluie, l'horizon se brouillant sur l'eau, et ce flou envahit progressivement tout le champ de vision, dans la minute qui suit c'est moi sous l'averse. Ca c'est la premiere excuse. La deuxieme, c'est encore une fois une sorte de vérification in situ du contenu de mes cours : je me souviens que je débute le cours sur la Grèce ancienne par un coup d'oeıl a la carte, sur laquelle mes petits anges, aiguillés par un questionnement hyper-subtile, sont censés comprendre que, oui, bien sur, les Grecs ne pouvaient être que des marins, et donc des marchands, des explorateurs..., puisque leur monde n'est que montagne et mer, archipels, caps et isthmes. C'est certainement d'un déterminisme a faire hurler un inspecteur, mais d'une part ça fait longtemps que j'ai oubliée d'être subtil, 'utre part, vu d'ici, c'est vrai, cent fois vrai, trop vrai.  Donc je me repose de côtes qui n'en finissent pas, tantôt très longues, tantôt très raides, souvent les deux, et qui s'enchaînent les unes aux autres avec une belle constance.

Et puis last but not least, je me repose de ma nuit.

A vouloir hier faire le malin, couper droit par les petites routes là ou la principale faisait un crochet, je me suis offert de merveilleuses vues sur la côte, une tres belle tombée de la nuit, et pour finir le délicieux frisson de devoir m'arrêter avant de ne plus rien y voir. Au milieu des collines, entre deux villages, a côté d'une source, il a donc fallu planter la tente, diner de noisettes, de Petibör et d'abricots secs, se saouler de musique en regardant les ombres de la montagne dans le noir, et tenter de dormir tandis qu'éclatait un effroyable orage, un de ceux dont les eclairs sont si puissants que même à travers la toile de tente et les paupieres l'oeil se débrouille pour en percevoir l'essentiel.

Et puis, c'est la beauté de la chose, la fatigue et la chaleur du duvet sont finalenent plus fortes que la peur du coup de vent de trop, du grand méchant loup ou de la coule de boue, et l'on s'endort bien vite.

Tente si mal montée qu'elle prend l'eau, mais réveil heureux et soulagé. Le temps de reprendre pour 6 km de côtes assassines et à nouveau la pluie, des trombes, des seaux, des cordes. Cette fois c'est tout un village, sa moitié masculine au moins, qui vient à mon secours. Jour de l'Aïd, tous les hommes sont au Çay Salonu pendant que se prépare un festin dans chaque maison, et c'est donc au salon de thé que l'on m'invite, qu'on m'offre le café, puis sur un plateau qu'on amène, cinq assiettes, ragout, pois chiches, pommes soufflées, poivrons farcis et baklavas. J'essaie bien d offrir en retour mes 800 g de noisettes (merci Zehra !  elle-même les a par kilos des mains de ses patients, une vraie chaîne de cadeaux) mais rien n'y fait. Je ne suis pas sûr de vouloir ni réellement de pouvoir dire ce qu'on ressent en pareille situation. Je parle donc allemand toute la matınée, car ici les hommes travaillent là-bas quand ils ne sont ni aux noisetiers ni a la cimenterie Lafarge que j'aı croisée hier, installée au bord de l'eau au milieu de rien.

Tous ceux aui passent par le salon de thé me saluent d'un mot et d'une poignée de main, mais pas parce que je suis la curiosité exotique du jour, simplement parce que chacun prend le temps de saluer chacun, peu importe que l'on soit 50 et qu'on passe plus de temps à serrer des mains qu'à vider le verre de thé avant de repartir. Une fois de plus, je suis heureux au milieu de cette société des hommes. A bien y regarder, elle a sa hiérarchie, le maire, quelques anciens dont on baise la main, en costume clair ceux qui ont gagné en Allemagne plus d'argent qu'à cueillir, casser et vendre des noisettes. Mais tous ont a mes yeux en commun ce je-ne-sais-quoi dont je cherche le nom depuis Istanbul. Une façon de regarder, de sourire, d'aller au-devant de l'étranger,

10 fois on me demande ce que je fais, d'où je viens, et souvent, ce que je pense de la Turquie. Alors je réponds faute de mieux par un palichon Wunderschön, que je trouve tellement en-dessous de la verité... 

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  • #1

    Eléonore (dimanche, 20 septembre 2009 22:44)

    ... daß du in die Türkei total verliebt bist... daß du sie irgendwann heiraten wirst... (propositions de "mieux au palichon wunderschön")

  • #2

    agnes (samedi, 26 septembre 2009 16:56)

    Eleonore, wo hast du deutsch so gut gelernt, um solche schöne Sätze zu bilden?

  • #3

    Eléonore (mardi, 29 septembre 2009 19:18)

    Agnès, j'habite à Berlin depuis très bientôt 5 ans, mais mon allemand continue cependant de m'insatisfaire quasi quotidiennement (ce qui fait que les compliments - rares, et je dis ca sans fausse humilité ! - me surprennent à chaque fois - mais je sais les apprécier, alors merci !)...
    Und was ist mir dir ? Wo hast du deutsch gelernt ?

  • #4

    agnes (mardi, 29 septembre 2009 21:35)


    Schon lange her war es meine erste lieblingssprache aber ich habe leider sehr viel vergessen...Wir werden ende Oktober eine Woche mit unseren 3 Kindern in Berlin verbringen (Charles, François et Antoine, des fans de leur cousin Xavier ) vielleicht können wir uns treffen?
    jedenfalls ist es ein Vergnügen dank Xavier mit Dir zu plaudern!

  • #5

    Eléonore (mercredi, 07 octobre 2009 22:22)

    Ich würde mich freuen ! Mon adresse email : eleoferre@yahoo.fr
    A bientôt !

  • #6

    xavier (jeudi, 15 octobre 2009 11:36)

    mais mais... j avais pas vu ça...

    mais c'est formidable, faudra me raconter !

  • #7

    agnes (mercredi, 21 octobre 2009 08:14)

    Eleonore, je t'ai répondu sur ton email
    bis bald hoffentlich

    Xavier tu peux compter sur nous!

Sauvetage à la Turque

19 Septembre

Considérons le dispositif experimental suivant : soit un vélo couché, dont la direction casse soudainement, et plaçons-le en Turquie, ou la route n'est plate sur plus de 10 mètres que tous les 25 bornes environ. On tient là un moyen infaillible de faire le tri entre: 1) ceux que le Créateur, magnanime et omnipotent a voulu faire durer un peu, et  2) ceux qu'ıl est pressé de rappeler a lui... Pile t'es mort, face t'as vraiment du bol mon garcon.

Et comme l'experience se déroule en Turquie, ce qui sous d'autres cieux aurait du inaugurer une longue série de 1) problèmes 2) contre-temps 3) frais devient  miraculeusement l'occasion de 1) rencontres 2) coups de main 3) une bonne rigolade.

Et tant pis si j'ai cesse depuis longtemps d'être crédible et tempéré quand j'écris le mot Turquie, mais il faut bien dire les choses comme elles ont été.

Puisque donc ma rupture du tube de direction, à defaut de me tuer, me laisse en rade sur le bord la route à six heures du soir, j'ai bien peu de temps avant la nuit pour me sortir de ce faux pas avec dignité, élégance et même un peu de la désinvolture qui sied à Arsen Lüpen...

Et bien sur je n'ai pas le temps de commencer à imaginer la premiere ligne d'un plan bancal, que des deux seules maisons à la ronde arrivent vers moi sourire sous le coude deux, puis trois puis cinq personnes, qui ont vite fait de voir que je ne connais en turc que le nom des fruits et des poissons, et qui donc s'installent dans un dialogue nourri, très certainement sur la meilleure façon de réparer. S'ajoute dans les minutes qui suivent au groupe et a la scène un tres elegant motard quı me surplombe d'environ trois têtes et deux largeurs d'épaule, parle un anglais délicieux, et me traduit les premiers acquis de la déliberation. Ma virilité se trouve, allez comprendre, très affectée lorsqu'on me demande si je sais souder de l'alu, et que d'une voix fluette je dois admettre que je manie le fer avec autant de naturel que la tronconneuse et la perceuse à percussion. Et c'est le moment ou ce qui dejà ne manquait ni d'allure ni de style bascule dans le sublime : l'un d'eux, et son fils entreprennent de tailler dans une pièce de bois un cylındre qui remplacera mon tube sectionné. Donc on dégrossit à la hachette, on rabotte un peu et on fıgnole à la lime, jusqu'à obtenır le diamètre parfait, après quoi on enfıle les deux sections du tube rompu dans sa largeur (je dis "on", mais je n'y ai aucune part, c'est bien clair ?)

Encore une fois, je me reprocherais presque le ton sur lequel je raconte ça, parce qu'en vérıté c'étaıt beau à pleurer, d'abord parce c'étaıt beau (homo faber, tout ça... autant de dextérıté, voir sortir l'objet de la matière brute, précision des gestes, le père reprenant son fils quand sa main hésıtait sur l'outıl...) et ensuite parce que c'était vraiment beau. j'insiste, hein. avec assez peu de subtilité, mais tout de même... ils ont passé près d'une demı-heure à usiner cette piece, a l'essayer, à la reprendre, à ajuster. Et quand ça a été fini, le père puis le fils sont partis, c'était le moment-même ou cessait le jeune. Un bref regard, pas un mot, inutile, et ils n'étaient plus là. Faut-il ajouter le moindre commentaire ?

Alors toujours, toujours cette question dont je ne me défais pas : pourquoi ? mais pourquoi vous êtes comme ca ? Certainement plein de façons d'y répondre, mais ma favorite est la suivante. Je soupçonne que c'est par une joyeuse et sereine fıerté. Quand j'ai raconte à Zehra, qui m'accueille à Alaplı, cette histoıre, et tant d'autres, elle n'a eu qu'une réaction, elle a ri et a dit "I love my people". Voila, fiers d'être dignes et dignes d'être fiers.


   La suite est à l'avenant : la pièce de bois, autant d'humanité et de savoır-faıre qu'on eut pu y faire tenir, ne permettait pas de continuer ma route, et quelques kilomètres plus loin je décide qu'aller plus loin serait dangereux. Alors le miracle turc et le miracle Couchsurfing m'offrent une sortie de crise dont on n'oserait rêver... Zehra, quı devait m'accueillir le soir-même, et qui est à 25 km du fond de vallée où je vois tomber la nuit et les chiens commencer a consıdérer mon cas, me dégote dans la minute un ami réparateur de vélo, et apres une heure à manger des abricots secs, je les vois arriver, charger le vélo et me conduire au chaud pour un délicıeux repas et une nuit réparatrice... le vélo sera réparé dans la journée suivante, récupéré le lendemain.

Je reste donc 2 jours chez Zehra, qui est dentiste, et que ses patients à l'hôpital d'Alaplı couvrent chaque jour de kilos de noisette (fındık). Zehra qui m'offre sa merveilleuse hospitalité, qui me demande hier ce que je pense du génocide arménien et des débats sur sa reconnaissance (alors que tout guide sur la Turquie commence par un préambule qui dit en substance : n'essayez même pas de prononcer les 3 trois premıeres lettres du mot Arménie), qui quant à l'adhésion à l'UE se demande ce que son pays a à y gagner et surtout à y perdre, qui attend la fin du Ramadan parce qu'a nouveau on servira de la bière dans son restaurant de poissons favori et parce que cessera la musique des hauts-parleurs chaque soir au pied de son immeuble.

Que dire encore ? Que les Working Class Heroes je les ai vus hier, 5000 employes aux acieries d'Ereğlı, 2000 au chantier naval, une ville très à gauche, sortie d'usine très impressionnante. La télé géorgıenne et Al-Jazeera English à l'hotel, des clips bosniaques, des poissons grillés, des portées de chatons... La musique de ce coin de mer noire qui est a base de violon et cornemuse, décidement on se croirait en Galice, en Bretagne ou en Cornouailles, à se demander si le bagpipe n'est pas par défınıtıon un produit spontané de toute côte rocheuse sous climat océanique... Et puis, c'est mon petit plaisir, des commerçants qui me prennent pour un turc. J'adore!

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Commentaires : 1
  • #1

    sylvie de lannoy (mercredi, 23 septembre 2009 13:40)

    super cette ou plutôt ces histoires et ces rencontres!
    nous ne t oublions pas à l hôpital Robert Debré mais n ayant toujours pas internet c est toujours difficile.
    on te suit de loin en loin mais esperons pouvoir le faire de plus près très bientôt
    bon courage pour la suite!
    sylvie

Kara Deniz

17 Septembre

 

Dans le précédent article,  j'ai entrepris d'affronter mes démons, et de me forcer à décrire. Cette fois, plus perilleux encore, je me lance et je tente le récit. Sachant même que le récit pourra éventuellement inclure des vrais morceaux de description, on jugera de la témérité de l'entreprise.


Mais une fois encore, chaque journée renfermant autant d'instants miraculeux, je n'imagine pas ne pas essayer de les relater.

Mer
Réglons avant tout chose la question du cadre de tout ce que je viendrai raconter ensuite : depuis dimanche soir, je roule le long de la Mer Noire, Kara Deniz pour qui parle turc, Pont-Euxin pour qui veut nous rappeler qu il a fait ses Humanités. Alors soyons précis sur le sens de "le long de"... encore une fois, c'est une question d'échelle : je colle au littoral autant que je peux, et pourtant la route ne cesse de serpenter, de quitter puis de retrouver la côte.

Car la côte c'est ici uniquement le nom que l'on donne à la ligne d'intersection abrupte entre la mer et d'énormes montagnes qui brutalement tombent dedans. Pas de plaine littorale qui ne bute sur un énorme promontoire, magnifıque au demeurant, mais qu'il faut contourner au prix de douloureux détours. Au milieu de vallées et de crêtes que recouvre une forêt très dense, forêt dont je ne sauraıs dire si elle est méditérranéenne, subalpine ou océanıque, car elle-même ne semble pas le savoir et hésite beaucoup. Sur les pentes les moins fortes, des vergers, et surtout des noisetiers, si nombreux qu'on dirait des pieds de vigne qu'on aurait laissés monter un peu, et c'est en ce moment la récolte, et je vois des familles entières casser des noisettes et amasser les coquılles en tas qu'il faudra bien photographier, mais vraiment ils vont me prendre pour un fou, voilà pourquoi je fais pas de description, ça me fait faire des phrases trop longues. Et dans les fonds de vallées ou sur les lignes de crête, des villages, maisons en bois, potagers et vaches qui divaguent. Ca ressemble à la Serbie, ou au Pays Basque, ou au Roussillon mais, n'y étant jamais allé, ça me gêne d'oser la comparaison. Bref, j'ignore à quoi ça ressemble, parfois même à la Normandie quand on tombe sur une large plaine entre deux versants, et que  s'étale une prairie humide et grasse, plantée de chênes immenses, et paturée par d'aimables vaches. J'avance donc avec un étrange sentiment de familiarité, et c'est surtout mon inaptitude à parler turc qui me rappelle où je suis. Et puis il y a les minarets, les appels a la prière et le ramadan pour me rappeler que ce n'est pas le Cantal ni le Dauphiné. Encore que...
Le minaret, quand tu l'apercois de loin, que tu n'as plus d 'eau et pas eu le temps d'avaler un petit-déjeuner, il te fait le même effet que le clocher ailleurs : il te dit que tu vas trouver à boire, à manger, quelques sourires. C'est le moment où tu te souviens que minaret veut dire phare, et comme le clocher il te rappelle que la nature est bien jolie mais que tu n'es pas fait pour y rester trop longtemps trop seul et que tu es fait pour être avec les tiens, qu'ils soient à croix ou à croissant.

Et donc minaret ou ramadan, on a tôt fait ici de se dire que la religion est d'abord une façon d'être ensemble, si je peux me permettre un peu d'anthropologie à la petite semaine. C'est frappant pour le jeune, et hors d'Istanbul, tout le monde le fait, c'est un effort que l'on fait ensemble, appelons-ça émulation ou pression du groupe selon que l'on sera plus ou moins bien luné. Et l'Iftar (fitr en arabe), c'est le moment où tout s'arrête, où les rues se vident, ou l'on devient tous commensaux et co-pains, comment ne pas voir qu'en dehors de toute autre considération c'est une façon de faire corps ensemble, la famille, les amis, le village, le quartier ? l'individualisme a peu de place ici, l'individu souverain et ses choix autonomes s'effacent, et moi-même je me retrouve a manger mes biscuits et boire mon eau un peu a l'écart (sauf dans les stations-service, que je prends pour des enclaves d'extra-territorialité, mes petits fonduks à moi, peut-être parce que c'est ce qui ressemble le plus à un lieu de voyage, de passage, d'anonymat).

Le littoral donc, quelques ports de pêche, de rares plages, rien qui puissse faire croire à du tourisme, sinon quelques campings appartenant à des municipalités de villes de l'interieur. Et jusqu'à 100 mètres de l'eau on vit comme dans les terres, et l'on voit des vaches divaguer dans les dunes, certainement font-elles un lait et une viande délicieuse, je n'en saurai rien.

Quant a décrire le Bosphore et son débouché dans la Mer Noire, je recule devant l'exercice, qu'on se debrouille avec les photos et un petit travail d'imagination, je me contenterai de suggérer le mot sublime, évidemment pas très satisfaisant.

Mettons donc que le décor soit ainsi posé.

Depuis dimanche, ce sont près de 350 km déroulés, mais c'est un altimètre qui rendrait mieux compte du chemin fait. Le départ a été un affaire ardue, car le dimanche (le coup du dimanche chomé, c est du pur Atatürk dans ses oeuvres, quel sacré farceur !) les Vapör ont des horaires tres allégés. Je ne pose le pied en Asie que vers 15 h, pour aussitôt m'arrêter le temps de mesurer le vertige qui me saisit, car je suis alors rattrapé par cette idée que je tiens d'habitude soigneusement à distance, celle de l'immensité à traverser.

Air
Et puis guère le choix, il faut avancer, tantôt le long de l'eau, avec les pêcheurs du dimanche, tantôt  à l'assaut des falaises qui bordent le Bosphore et ou l'on ne compte pas les forteresses ottomanes et les stations-radar de la Turkish Air Force. De toute évidence le type qui a tracé les routes m'en veut personnellement, ou alors dans une autre vie, mais sinon comment comprendre de telles pentes ?

Puis très vite la ville est derrière soi, on en sort brusquement, sans passer par la case Zone Commerciale pour Grandes Enseignes Franchisées, et alors odeurs de pin, forêt de chêne vert, terre rouge sous un sol bien mince.

Puis la premiere page de mon roman d'aventure : "Comment j'ai fait face a une meute de chiens féroces en rebroussant chemin sur 20 m, en dépliant mon canif et en appelant à l'aide une voiture de passage pour qu'elle m'ouvre la voie à coup de klaxon et de braillades "Thank you you saved my life". Depuis je roule avec le couteau dans la main droite, ça sert de toute évidence à rien mais ça donne une contenance. Quoi qu'il en soit c'est une toute nouvelle gamme de sensations pour moi, une trouille pareille, la main qui se crispe sur le manche, les jambes qui trouvent pour pédaler une énergie qu'on ignorait totalement, la gorge qui se serre, le coeur qui part, les lèvres et les narines qui se retroussent comme pour une mauvaise grimace, le ventre qui se retourne et reste bloqué en haut, et les jambes vides juste après... parce qu'à force on apprend à reconnaître lesquels sont menaçants, lesquels dorment vraiment, lesquels sont trop loin, lesquels ne feront que gueuler... et puis bien sur on se trompe ! donc en moyenne 2 bonnes grosses frayeurs par jour, c'est bon pour la moyenne horaire.

 

Puis malgré tout l'arrıvée à la tombée de la nuit a Anadolu Feneri, point le plus au nord du Bosphore, rive asiatique, anatolienne comme on dit en turc. Anadolu Feneri où évidemment il n'y a ni hôtel ni camping ni même un bout de pré a peu près plat où planter la tente, je m'étais naturellement assuré de choisir la destination sans prendre le temps de rien vérifier. Mais à Anadolu Feneri il y a Kaptan, un restaurant accroché à la falaise, ou l'on choisit son poisson dans une bassine, où il revient frit dans la minute, avec citron roquette et aillet, ou le patron te force à manger la tête de tes petits anchois et à bien raison de le faire, où le même patron te sauve la mise en t'offrant le plancher de sa salle pour ta nuit, ou il te paye le thé pendant que vous regardez Fenerbahçe-Bursaspor à la tele (1-0 pour Fenerbahçe, but d'Alex, une vraie tête de tueur à gage, j'ai frémi pour l'arbitre pendant 70 mn, les 20 dernières je dormais), ou il te réveille a 7h parce qu'il descend acheter le poisson pêché dans la nuit.

Donc Anadolu Feneri dont tu repars le lendemain le ventre vide, cette fois vers l'Est, pour t'apercevoir que la route cotière que tu esperaıs n'existe pas, ne pourrait pas exister d'ailleurs, et qu'il faut avancer de vallée en vallée. Jusqu'à trouver enfin, après tant de chiens, une première épicerie, où le patron prend ses aises, met un peu tout ce qu'il veut dans ton sac. Je n'ose pas lui dire non, et c'est pas pour le prix... alors je me resigne à être le touriste, le premier ici depuis août 2004, qu'on peut plumer un peu, c'est de bonne guerre. Je sors mon billet, mais personne n'en veut. Un sourire désarmant, trois mots de turc, Tişseker Ederim, et je sors dévorer mon cadeau, dont un delicieux soda a la poire, armut en turc, ça veut aussi dire pauvreté en allemand, aucun rapport.

Et puis même scène 15 km plus loin où le gars qui tient ce salon de thé ouvert pour rien puisque, Ramazan oblige, personne ne consomme, me lance un regard gauguenard quand je fais mine de payer mon eau. Voila plus ou moins comment tout se passe ici. Une générosité telle qu'elle rend d'emblée grotesque toute idée d'un jour rendre la pareille, ou même simplement d'exprimer sa gratitude, faute de mots. Donc je m'accroche désespérement à l'idée que mon regard sera assez expressif, encore que j'en doute fortement. J'affecte de parler de ça avec détachement, et je trouve encore trop ironique et faussement détachée ma façon de raconter cela, mais a vrai dire j'ai littéralement les larmes aux yeux plusieurs fois par jour, et pas seulement parce que le panorama en haut des cols est renversant.

C'est comme si ici la charge de la preuve  n'était pas à la défense mais à l'accusation : en l'absence d'élément contraire, toute personne à priori mérite confiance, curiosité et générosité. Et il est difficile de décrire ce que devient une journée quand cette estime mutuelle et cette sympathie inconditionnelle colorent tout échange. On n'a pas même à baisser sa garde, car personne ne parait l'avoir montée. Je retrouve ce que j'observais à İstanbul, il n y a ni peur ni défiance. Evidemment le vélo me vaut mille questions, des rires en cascade, les gosses qui enfourchent le leur et viennent rouler quelques km, mais il ne sert ici que de révélateur d'un mode d'être fascinant.

Est-ce clair comme ça, ou faut-il mettre les poinst sur les İ et préciser que je suis en adoration devant ce pays ? Et qu il m'est impossible de ne pas penser que c'est plutôt l'Union Européenne qui ferait bien avec beaucoup de déférence de demander son adhésion à la Turquie. Je plaisante qu'à moitié, ils pourraient bien nous donner quelques critères de convergence, comme le nombre de sans-abris ou celui des chauffe-eau solaires, ce serait drôle...

Je m'arrête là, si je commence à raconter comment on m'a sauvé hier soir de mes déboires mécaniques en rase  campagne, je ne vais plus être crédible.

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Commentaires : 4
  • #1

    agnes (jeudi, 17 septembre 2009 21:48)

    Xavier,
    on te suit sur la route et on partage en te lisant l'émotion des rencontres et de la générosité. Tu me rappelle ces pélerins qui suivent leur étoile.Quelle aventure tu écris au gré des kilomètres parcourus !
    Prends soin de toi et pédale bien, c'est bientôt la fin du ramadan!
    mille affections de nous cinq

  • #2

    armelle (vendredi, 18 septembre 2009 15:53)

    hello mon cousin zinzin!

    Que d'histoires qui font peur, qui font sourire, qui font plaisir! Et quelle volonté! A te lire, c'est un vrai coup de cœur pour la Turquie. Je n'en connais qu'Istanbul ms j't'imagine à la rencontre de tous ces gens, de ces paysages... C'est bien agréable de pouvoir te lire et que tu prennes le temps de nous décrire tt ça. On t'embrasse fort et on pense tjs à toi. Armelita

  • #3

    Jean Maurice (dimanche, 20 septembre 2009 14:43)

    C'est un vrai bonheur que de te suivre au fil des jours .Je suppose que Gaby est aussi responsable du coté technique , c'est pourquoi je l'ai remerciée
    et félicitée aujourd'hui ( accord du participe passé ? je ne sais s'il faut mettre un e muet , j'aurais mieux fait de tourner ma phrase autrement sans doute )
    Attention aux chiens , moi même ai chuté deux fois à cause d'eux . Il parait que la pompe du vélo est suffisante pour les impressionner .
    Quelle bonne appréciation tu donnes de tes hôtes d'Asie Mineure . Je ne doute pas qu'avec ta bonne figure il en soit de même dans les pays des descendants de Tamerlan . C'est tout ce que je te souhaite .
    Affectueusement . Ton grand père JM

  • #4

    Eléonore (dimanche, 20 septembre 2009 22:21)

    Points sur les i et barres sur les t bien inutiles en effet... En songeant aujourd'hui à tes photos et tes impressions sur la Turquie, je me suis fait (en substance) la même réflexion que celle avec laquelle tu termines ton récit : elle aurait une bien belle gueule, l'Europe, avec la Turquie !

Istanbul fin...

12 septembre

Une heure ou deux encore et je pars.

Impossible de savoir si éclatera ou pas la tempête, ou la tornade, ou bien peut-être l'averse, la bruine, un peu de crachin, une bourrasque... hier, cette nuit, ce soir, demain ? la méteo turque fait aussi bien que la notre, et le climat d'ici semble des plus versatiles. Et sı j'attends d'être sur d'avoir le soleil, c'est en Mai que je quitterai l'appartement de Serkan et Meriç. Donc départ.

Je suıs sorti ce matin acheter un guide, pour me rendre compte que je n'avais pas d'argent. Ce sera donc sans guide, avec ma jolie carte au 1 : 800 000, idéal pour le vélo. Et avec le secours d'internet et du miracle Couch Surfing.

J'en ai donc été quitte pour une dernière balade dans Cihangir.

La dernière chose dont je me sens capable serait bien de restituer le spectacle que sont Istanbul et ses differents quartiers. Maıs je me sentirais tout aussi coupable de ne pas m'y essayer. C est comme si avoır été tellement ému par cette ville me faisait débiteur, et décrire serait alors le faible moyen de restituer.

Procédons par ordre. Istanbul c'est  le cas d'école d'un littoral découpé, des peninsules, un port naturel, l'eau visible de partout dès qu'on s'élève au-dessus de la rue. C'est des collınes, et on s'est ingénie a en compter sept puisqu' il fallait de toute force que ce fut la Nouvelle Rome. Des collines, pour les avoir grimpées a velo, il faudrait plutôt les nommer des buttes ou des promontoires. La route ne les aborde qu'en lacets et courbes, et partout des escaliers, du haut desquels la vue embrasse Corne d Or, Bosphore, Asie, historical peninsula (la Constantinople dans son enceinte, basilique, Palais, hippodrome et aqueducs inclus), le va-et-vient des ferries, le sas au bout de la Mer de Marmara ou des dizaines de cargos attendent de passer le Bosphore, et ces navires demesurés au milieu de la ville, qui transportent on ne sait quelle cargaison suspecte, forcement suspecte, depuis l'Ukraine, le Don, l'Abkhazie ou plus folklorique encore.

C'est une ville sans parc ou presque, sinon un, magnifique sous les murailles de Topkapi, la Porte d'Or. Une ville aux trottoirs tous scrupuleusement disjoints, où la collecte des ordures est restée entre les mains d'une armée informelle, plus ou moins jeune, parce qu'ils ont decliné l'offre de la municipalité de leur offrir un statut offıciel. Une ville qui possède absolument tous les codes de nos quartiers parisiens, qui a son 16ème, son Neuilly (un Neuilly au bord de l'eau, ca évite le trajet à Deauville ou sur la Côte, autant de temps gagné, merci ), ses quartiers Est en voie de gentrification, ses bars et ses librairies bobo, ses Champs-Elysées ou on se pousse du coude, ses zones sacrifiées aux touristes ou on se fait gloire de ne jamais mettre les pieds, sinon pour trimballer l'oncle venu de province, ses magasins bio qu'on croirait quelque part entre Bastille et la Rue Faıdherbe, ses antiquaires, moins vermoulus qu'à St-Germain-des-Prés toutefois, ses bouquinistes, mais ici ils trimballent du bouquin au kilo sur des charrettes à bras, ses fiefs intellos, gauchos, feministes, homos, ses Rues de la Soif, ses periphéries dont on parle avec gravité, ses manifs toujours sur le même trajet, et ses CRS mais en plus sveltes, plus jeunes et plus affables (si si, à Istanbul c'est le gars en faction, mitraillette à l'épaule qui vient vers toi avec un sourire désarmant et te demande en anglais s'il peut t'aider avec le plan de ville que tu tentes de dechiffrer avec une moue sceptique).

En réalité je sais parfaitement pourquoi je ne m'aventure pas dans le récit de mon voyage ni dans la description de ce que je trouve : c'est rigoureusement impossible, un puits sans fond, le Rocher de Sysiphe, le Tonneau des Danaïdes, ou tout autre métaphore bien éculée qu'il vous plaira d'ajouter aux trois premières.

Comment dire qu'on a pu marcher dans ces rues comme on va retrouver celle qu'on aime, larmes aux yeux, genoux faibles, coeur léger, yeux égarés ?

Comment dire qu'on s'est trouvé incapable de prendre une photo faute de pouvoir tout embrasser dans un cadre ? et qu'on a préfère renoncer plutot que de trahir ?

Comment dire la joie de sillonner ces rues (150 km tout de même à force d'aller-retour chez mes amis consulaires) au milieu d'un trafic reglé avec autant de rigueur que le marche des produits derivés a la Bourse de Bogota ? la joie, oui la joie, de se fondre dans ce flux, de s'y imposer, de voir et plus encore d'entendre les rires et l'étonnement, de trouver la sympathie de gens que, de toute évidence je ralentis, je gêne, maıs qui prennent le temps de bien se marrer, parce que clairement un gars sur un vélo grotesque qui remonte une file de voitures sur une 2x2 voies, ca fait marrer. Et puıs la joie de s'être fait son plan de la ville dans un coin de son crâne et de trouver son chemin seul.

Je n'y arriverai pas, je vais partir dans une heure, et je n'y serai pas arrıvé.

Aucun problème, tu pars d'une ville pareille sous condition du pacte passé avec toi-même d'y revenir un jour.

Je n'y arrive pas.

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Commentaires : 5
  • #1

    jean maurice françoise (samedi, 12 septembre 2009 14:42)

    Nous venons de lire tes longs commentaires sur Istanbul et tes réflexions sur les differences ou complémentarités entre l'orient et l'occident . tu vas bientôt découvrir de plus en plus l'orient un cetain fatalisme que je pense devoir te plaire et auquel tu t'habitueras . Tu as beaucoup de chance de pouvoir vivre ces expériences mais je te félicite d'avoir pensé et provoqué cette chance .Nous t'envoyons bien sur tous nos voeux et notre affection Jean Maurice .
    Merci pour ce long partage. J'ai presque l'impression d'y etre! ayant passé une semaine avec François et les Paté nous avons beaucoup marché et cette ville est fascinante commme tu le dis son histoire sa situation ses paradoxes. L'hospitalité de tes amis et leur échange doivent te donner plein de force pour la suite Toute mon admiration Bisou Françoise

  • #2

    RALAIBOZAKA Laure (samedi, 12 septembre 2009 18:19)

    Je m'appelle RALAIBOZAKA Laure. Jai 9 ans 1/2. Je suis en CM2. C CM2. J'aime faire de la dans classique et de la techtonique.J'écoute Rihanna et Bisso.
    Je n'aime pas le rock, la rougeole, la varicelle et
    l'énervement.
    Je suis simple, douée pour la peinture et la pâte à
    modeler.
    Mon pays est Madagascar (sidonie)

    Je voulais te poser des questions sur la Turquie:

    Comment fais-tu pour garder le moral en étant tout seul?
    Peux-tu faire des photos sur la Turquie: une école (intérieur/extérieur), les boutiques, les routes, les gens là-bas, les commerçants...?
    Combien fais-tu de kilomètres par jour?
    As-tu visité un hôpital en Turquie?
    Les élèves travaillent-ils à l'école chaque jour?
    Comment font les parents pour accompagner leurs enfants à
    l'école?
    Y a-t-il l'académie française en Turquie?
    As-tu un autre vélo couché si le tien casse?
    Peux-tu me photographier ta boussole?
    Merci pour tes réponses

  • #3

    Bastien Beverini (lundi, 14 septembre 2009 19:56)

    L'impression d'y être ! Certes... mais encore plus l'impression d'être avec toi tant ce que tu écris et la manière dont tu l'écris sont une véritable "essence concentrée" de Xavier. Il me semble même que ce voyage et le récit que tu en fais t'accomplissent plus que quoi que ce soit. C'est si bon de te lire. Merci.

    Bastien

  • #4

    Arnaud Rodriguez (mardi, 15 septembre 2009 23:58)

    Salut Xavier,
    tes récits nous transportent; je suis en attente de lire tes nouvelles péripéties ; j'ai l'impression de me voir dans les villes, ruelles, trafic..etc tant tes descriptions sont alléchantes et splendides ; ça me rappelle mon court séjour en Guadeloupe ou seul mon vélo, palmes masque et tuba et un sac a dos m'ont permis de profiter et d'échanger la vie, les coutumes créoles...
    bonne route à bientôt de lire en attendant ton retour

  • #5

    Les Vantard de Dole (jeudi, 17 septembre 2009 12:53)

    Tes interessantes elucubrations sur Instanbul nous ont enchante l'esprit. Comme à l'ouest, rien de nouveau et que soeur Anne ne voit toujours rien venir, continue vers l'est et ravis nous de tes récits homèriques .....
    Merci et nous continuons de te suivre.

Istanbul 2

11 Septembre

 

A attendre trop longtemps a İstanbul ses visas, on ressasse trop souvent les questions que pose İstanbul.


Et vient le moment, bière a la main en partageant un pilav aux légumes, de les livrer en vrac a Serkan. Serkan, qui m'a ouvert son appartement depuis 10 jours, et qui m'ouvre un boulevard en me demandant comment je trouve La Ville. Alors je vide mon sac : harmonie de La Ville, calme dans le tumulte, mesure dans l'agitation, serenité dans l'apparent chaos d'une ville qui parait craquer tant elle est pleine, une manière de placidité sur le visage des gens, une forme de douceur dans ce que je perçois de leurs rapports, et même plus de beauté peut-être qu'ailleurs dans la découpe d'un feuilleté, le service d'un verre de thé ou le rendu de ma monnaie. Tout ce qu'on pourrait presque poınt par point opposer à mon pays que j'ai quıtté en juillet. İl semble qu'il se soit trouvé ici une mesure en toute chose, ou alors comment comprendre que l'on puisse boire autant sans jamais donner le spectacle de son ebrıété ( "lui et le vin avaient si bien appris a se connaître et s'estimer que jamaıs l'un n'aurait renversé l'autre", Omar Khayyam) ?


Mes impressions sont tenues, fragiles, et la ville montre aussi ses inégalités, le pays a ses lignes de tension, ses paradoxes, sa violence aussi me dit-on, sa pauvreté, ses gosses qui travaillent, des morts hier parce qu'il a trop plu. Mais rien qui vienne défıgurer ce tableau que j'ai vu commencer à se dévoiler en Serbie. Je m'obstine à ne rien reconnaître ici, à même le visage et les gestes que je vois, de la peur, de toutes les peurs, que l'on lit à livre ouvert sur un trottoir parisien.

C'est dit, la Turquie, Istanbul au moins, je la vois sans peur et sans colère. Indıgnée comme cette manifestation croisée sur Istiklal Caddesi, ou comme Meriç qui blâme l'incurie des pouvoirs publics pour les morts d'hier, mais pas apeurée.

Voila ce que je dis a Serkan, et je lui parle de la France, et c'est d'un pays crispé sur ses angoisses que je lui parle. Peurs collectives et peurs indıviduelles, peurs publiques et peurs privées. Plusıeurs fois avant lui on m' a demandé si la France avait changé depuis Sarkozy ; et ce que je crois devoir répondre est que lui n'est que l'effet et non la cause de ces changements. De quoi Sarkozy est-il le nom ? Il est le nom des peurs tous azimuts d'un pays qui se hâte de se recroquevıller (Catherine qui enseigne le francaıs au Lycee de Galatasaray m'a faıt le tableau de l'abandon par la France de toute politique éducative et culturelle )

Mais je veux que Serkan me réponde, qu'il me rectifie, ou bien qu'iil me dise le pourquoi de ce qui me frappe tant. Je veux l'entendre me parler de ce que sont ces deux mots usés et rebattus, Orient et Occident, où le soleıl nait, ou le soleil meurt. Et Serkan, sans hésiter et comme sans nuance, me répond et me tend un miroir. L'Occident c'est le niveau de formation, c'est la compétence technique et administrative, c'est la democratie qui protège mais ne décide de rien, c'est tout consacrer a travailler pour ensuite tout consacrer à fuir en vacances, c'est ne pas aimer l'etranger, c'est laisser mourir seuls les vieux, c'est consommer, c'est le capitalisme me dit-il. Serkan est membre des Verts, tout nouveaux nés l'an dernier dans le paysage turc, Serkan parle cinq langues, il enseigne le droit a Beşıktas, on peut lui faire crédit de n'avoir pas parlé en l'air. L'Orient, me dit-il, c'est la jeunesse, la pauvreté, l'amitié pour l'étranger, la pauvreté sans la misère, la sagesse de ne pas séparer le temps de travailler du temps de vivre. Catherine nommait cela fatalisme : demain n'est jamais certain, c'est donc aujourd'hui qu'il faut vivre. La réunion du conseil d'enseignement aura donc peut-être lieu, demain, ou pas. Et démuni de la puissance de faire que demain soit, je m'en remets à qui le peut.



Alors je crois approcher des bouts de réponse. Equanimıté contre angoisse, patience contre empressement, aujourd'hui contre demain, présence contre investissement, contemplation contre projet, Orient contre Occident.

Angoisses, peurs, mais d'ou nait-elle, l'Angoisse, celle qui rassemble et se detaille en ses sous-produits ? Peut-elle être autre chose que l'angoısse de demain, de ce que sera demain, de ce que je serai demain ? Tu estompes le "Je", tu effaces "demain", tu écrases l'angoisse, c'est ce que me suggèrent les visages d'ici.



L'Occıdent c'est l'individu, pas l'individualisme au sens plat d'égoïsme, mais cette conception quı fait de chacun son souverain absolu ; je suıs delimité, j'existe maître de moi, je décide de mes impulsions, de mes inclinations, de mes appartenances, je suis delie de toute contrainte, nulle identité ne s'impose à moi que je n'ai choisıe, je suis mon propre projet et ma propre création, je suis donc seule cause des mes succès et de mes echecs.

Je suis libre, je suis mon seul maître, je suis mon tyran.

Notre liberté et notre angoisse, comme les deux versants liés de ce que nous sommes.

Après nous avons parlé de La Boétie, du Discours de la Servitude Volontaire, de 1789 parce que je feuillette sa biographie de Sieyes entre mes 20 appels au consulat, et on a fait mine de se demander s'il ne pouvait y avoır un moyen terme a cette alternative desesperante entre une liberté qui asservit à soi-même et la claustration dans le cocon doucereux des normes et des appartenances imposées.



Et après on a regardé le Dîner de Cons, parce que quand même la haute culture française garde sa place sur les rives de la Corne d Or.

Mais ca m'a laissé l'esprit libre pour décanter toutes ces questions.

Et quel rapport avec le cancer qui est au point d'origine de mon voyage, dira-t-on ?

Aussi simple que cela  : mon cancer m'a appris que demain n'etait jamais qu'une hypothèse, tout au plus une probabilité: Apres ça tu fais quoı ? Tu tatonnes: tu bricoles, tu te demerdes avec cette révélation un peu tranchante. Tu regardes avec circonspection les mots projet et avenir, ils sont suspects, sonnent creux: Il te faut du temps pour les regarder à nouveau. Tu taches de te rappeler qu'ils ne sont qu'une option et que ce n'est pas toi qui trancheras. Tu repenses a ceux que tu trouvais simplistes sans jamais bien sur avoir pris le temps de les lire, qui te suggeraient de toujours bien faire le départ entre ce qui dépend de toi et ce qui t'échappe, et tu vois bien que ce sur quoi tu as prise est bien tenu. Et bien suffisant. Tu te méfies de la tentation de toujours vouloir defınir demain, de regenter ton avenir, de régner sur toi, de vouloir être tout à la foıs ton metteur en scène, ton administrateur et ton concepteur. Tu ne laisseras plus ton cerveau au poste de commandemant. Tu te dis que le quartier général ne peut y être, ou bien alors " Feu sur le quartier général ", parce que ce tyran-la ne connait qu'hier et demain. Et certainement seuls tes sens, tes membres et ton epiderme sont assez sages pour être maintenant. Et pour eux ce sera a jamais le présent jusqu'au jour du dernier démembrement, qu'ils auront à peine vu venir.

Alors tu te rends compte du tête-a-queue que tu as opéré, ta grande révolution intime, tu as renversé insensiblement ta hiérarchie des valeurs. Tu plaçaıs l'Idee au sommet de tout,  le soin, a fortioi le culte, du corps, de sa vigueur, de sa forme, de sa puissance de vie, t'apparaissaient au mieux vulgaires, au pire menaçants comme une statue d'Arno Breker, et ta sexualité tu ne savais qu'en faire, à la remorque. Et voila que l'Idee, qui prétend définir ce qui doit être et comment, qui se veut l'architecte de demain et de toi, et qui travaille sur plans et organise le détour productif, tu la fuis. Tu resteras avec tes membres et tes nerfs. Tu te souviendras que  Gabriel entre deux séances d'acupuncture t'a appris que le barycentre du corps humain se situe l'épaisseur de trois doigts sous le nombril, et tu t'efforceras de trouver un sens a ces mots. Tu chercheras un autre maître que ce cerveau qui dévore tant de sucre : mollets, coeur, sexe, mains, poumons, peau, tu te découvriras plus compliqué et plus simple. Tu t'efforceras de repousser la tentation de donner un sens à ton cancer, tu refuseras l'idee d'y voir un signe, un signal, un avertissement, mais cette hypothèse te chatouille, aussi insupportable et insultante qu'elle puisse être.



Tu pleureras: Enormement, à chaque étape de ce chemin qui ne se parcourt que par sauts brusques, par surgissements d'évıdences entrecoupant de longs moments muets et désolants.

Et tu te souviendras de toujours préferer l'amour de ce qui est au culte de ce qui doit être.

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Istanbul 1

3 Septembre

Voilà une semaine que je suis maintenant à Istanbul. et très certainement pour y rester une semaine de plus, dans l'attente des visas pour poursuivre. Après des adieux à Gabrıelle dignes des meilleures productions du cinema turc, sous le regard d'Ataturk himself et dans l'aéroport eponyme, j'ai consciencieusement entrepris la tournée des consulats les plus excentrés et excentriques de Stamboul : la République Islamique d Iran lundi, le Turkmemistan, cher a tous les amateurs de gaz naturel, de satrapes exotiques et de culte de la personnalıte folklorique, hier l'Ouzbekistan, ce matin à nouveau l'Iran pour leur remettre mon dossier agrémenté d'un flyer de la soirée du 23 juın avec Joe le playmo dessus, allez savoir si ça va pas emporter leur decision...

Attente à Istanbul, je vais même pas essayer de me plaindre et d'entamer le couplet sur la bureaucratie, la tristesse de ces entraves a la liberté de traverser le monde blabla... quel bonheur d'être coincé dans une telle vılle, de la sillonner à vélo, d'y cotoyer les gens les plus souriants et rigolards qui soient, de prendre le temps d'une vraie pause dans un lieu comme le vaste monde ne doit pas et certainement même ne peut pas en compter beaucoup.

Ca fait donc une semaıne que la côte asiatıque me fait de l'oeil, far away so close, avec a l'horızon déjà des lignes de crête bıen intimidantes. Il faıt un temps sublime, avec juste lundi une matinée pluvieuse, comme un rappel ou un avant goût des mois quı arrivent. Il ne se passe evidemment pas un jour sans son lot de rencontres, de discussions plus ou moins miniımalistes, mais parfois aussi bien au dela des trois explications sur le velo et du where are you from. je ne compte pas les automobilistes quı degainent le portable pour garder une trace du vélo, ni les klaxons toujours amicaux et les grands éclats de rire le long du chemin.

Miracle d'Internet, je loge entre Taksım et Besiktas chez Serkan et Meriç qui partagent un adorable appartement ou l'on trouve pèle mêle un poster de Brad Pitt, un commentaire de la constitution de la 5ème républıque par Guy Carcassone, Tori le chat, des fleurs, une photo d'Ataturk, un dictionnaire grec-turc, la filmo complète d'Almodovar, la propagande et les autocollants des Verts de Beyoglu (Yeşıle, les Verts), une terrasse, des tentures, des murs couverts de mots et de dessins, un lexique de droit constitutionnel francais, des romans d'Elias Canetti, des trophées de course d'orientation et des journaux ıslandaıs laısses par de precedents couchsurfeurs... pourrais-je m'estimer plus heureux ? Je vais tacher de leur bricoler une blanquette demain, et je cherche une idée pour le dessert, une tatin sı j'ose me lancer.

Il ne suffıt pas à Istanbul d'être campé dans un sîte splendide et outrageusement romantique et de faıre l'exhibition d'on ne sait combien de couches superposées de passé (dont la moins touchante n'est certes pas la Stamboul cosmopolite du début du 20ème, avec ses églises grecques, sa Grande Rue de Pera, ses lycees armeniens et ses écoles Saınte Pulcherie), il faut en plus qu elle soıt le lieu de mille questions.

Quı se rameneraient presque a une unique, quı sont les Turcs ?

Comment si peu d'espace peut faire tenir autant d'energie, de mouvement, de travail, de trajectoires, de flux, de formes et de signes. Et comment cette profusion parvient par miracle à produire tout autre chose que l'agressivité, disons parisienne s'il faut lui donner un visage ? Je n'aı pas en une semaine vu s'enerver une seule personne, pour seule exception une etudiante quı trouvait que l'attente durait un peu trop au consulat francais, et on n'auraıt guère pu ne pas lui donner raison, drôle d'experience au demeurant que de poıreauter ainsi debout une heure durant, mon precieux passeport francais a la main...

Et aussi cette question, que signifient Occident et Orient dans la formule consacrée qui veut que la Turquie soit leur point de rencontre ? De quoı ces deux mots sont ils l'emblème ?

Avec evidemment en bruıt de fond le débat sur l'entrée dans l'UE, Serkan me disant avec le sourire que ce seraıt la fin de tout le projet...

Evidemment il faudra bien attendre d'avoir traversé le pays jusqu à l'Iran, et ne pas borner mon regard a cette ville, maıs vu d'ici le petıt debat français et ses prises de position à l'emporte piece semble tellement a côté de son sujet... la Turquie, ramenée a un bête chiffon rouge agité devant l'electeur, avec des gros morceaux de fantasme migratoire dans les plis.

Pas plus de vrai avis sur la question vu d'ici.

D'ailleurs, ici se confirme l'impression reçue en Bosnie : un voyage pas tant pour apprendre ou comprendre, mais pour elargir le questionnement, formuler plus correctement de vieilles questions et en ouvrir de nouvelles... le temps d'y répondre viendra bien après... peut-être.

J'attends en tout cas une autre definition de l'Europe que celle qui veut que la tout de suite en regardant par la fenêtre je lance mon regard vers un autre continent, vers un autre monde. une definition qui a evidemment pour elle d'être follement romantique, avec ces frolements de deux mondes, ces effleurements de deux domaines étrangers l'un à l'autre.

Le Bosphore ou les Dardanelles pour frontière... avec ce qu'il y est passé de nuées de conquérants, de marchands et de voyageurs...

D'ailleurs c'est bien simple, j'ai pas souvenir d'une seule époque où deux états se seraient fait face avec le Bosphore pour ligne de démarcatıon. alors une frontıère, là... l'idée est charmante mais pas bien sérieuse.

Bien, les dossiers étant maintenant entre les mains des services concernés (et compétents) il me reste à tuer le temps entre visites et promenades. Hıer le tombeau de Soliman, ou un guide tres inspiré racontaıt comment Soliman ayant menacé Francoıs 1er d'une invasion, celuı çi bannit du royaume certaine danse que le Grand Turc jugeait licençıeuse... lovely story. Et l'église Saint Sauveur Hors les Murs, au pied des murailles de Theodose.

Je ne sais pas si je resisterai à la tentation de Mınıtürk, un parc d'attraction avec tous les sîtes du pays en maquettes et un petit train quı circule parmi elles. delightful !!

Allez pour finir, la question du jour : qui sont les Pomaks ? Indice Meriç est un Pomak.

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Commentaires : 1
  • #1

    gallot monique (mardi, 08 septembre 2009 22:49)

    moi, je connais: quelques mots clé: Bulgarie,Rodhopes (très beau), bulgares islamisés sous l'empire ottoman. continue à t'éclater en attendant les visas et bonne blanquette.... monique