Croatie-Bosnie-Serbie

22 août

Trois jours de pause à Plovdiv, Bulgarie, où nous retrouvons chez le frère de Gabrielle tout à la fois un confort oublié et le sentiment vite retrouvé (et tout aussi vite perdu certainement dans quelques heures) d'être dans un quasi-chez-soi familier, rassurant et enfin plus simple.

 

Le temps après plus de 10 jours de reprendre le fil du récit. Ces dix jours et un peu plus nous ont conduits le long de la Save, pour ce qui aurait été il y a vingt ans un voyage de la 2ème à la 1ère ville de Yougoslavie, de Zagreb à Belgrade.

 

Ce qui fut la Yougoslavie, j'y entre avec les vestiges de quelques lectures anciennes, avec les souvenirs désordonnés d'une actualité vieille de quinze ans, avec l'impression forte que produit toujours une discussion avec quiconque a vécu ou grandi là-bas. J'y trimbale inévitablement les images et les bruits des films de Kusturica, Underground en premier lieu, vu, re-vu, archi-re-vu.

 

Je transporte donc en plus de mes bagages si lourds sur la charette, un fatras d'idées, d'images, de noms, qui dix jours durant va passer à la grande moulinette de la surprise et de l'étonnement.

 

On peut commencer par ce qui su passer correctement l'examen des faits : plus de Yougoslavie, des Etats indépendants, donc trois fois le passage des postes-frontières, où nous nous insérons sur nos vélos dans la file des voitures interloquées. Nous y navrons un honnête douanier bosniaque, qui nous dévisage entre lassitude et scepticisme: "but, you know that you are in Bosnia ?".

 

Pour le reste, tout ou presque sera surprise.

 

La Bosnie, nous pensons entrer dans un pays fractionné en "entités", chacun chez soi après la purification ethnique et les accords de paix de 1995.

Mais d'une zone à l'autre, on circule sans entrave, et rien n'indique réellement le passage, sinon les mêmes parasols aux mêmes terrasses des mêmes innombrables  cafés, bière serbe sur les uns, bière croate ailleurs, Sarajevsko Pivo pour les derniers, la pub comme dernier marqueur d'appartenance ?

 

"Purification ethnique" alors, mais pourtant c'est en zone "croate", district de Brcko, puis encore en Republika Srbska que nous verrons les premiers minarets  du voyage, et entendrons pour la première fois l'appel à la prière, qui ne semble troubler personne sur les terrasses de Bijeljina.

 

On s'imagine entrer dans la succursale balkanique de l'Axe du Mal, où chaque vendeur de burek cacherait (plutôt mal que bien) un inculpé du Tribunal de la La Haye, où tout ou chacun pourrait incarner le prochain monstre d'une saison de 24 Heures à venir, au lieu de quoi nous traversons un pays qui nous déconcerte, qui a effacé plus vite que la Croatie toute trace trop voyante des années de guerre, qui passe la tondeuse avec une ferveur toute religieuse sur la moindre pelouse, qui reconstruit les unes à côté des autres ses églises et ses mosquées.

 

Une rencontre fortuite et néanmoins miraculeuse ave Vedrana et Dejan à Bijeljina, une occasion d'y voir plus clair. Elle est serbe de Bosnie, déplacée de Tuzla, lui est d'ici, père serbe et/ou croate, mère musulmane (son grand-père chantait à Paris dans les années 30, avant d'arrêter la boisson). Elle chante dans des choeurs orthodoxes et un ou deux orchestres de jazz, lui est un peu bouddhiste, tendance Grand Véhicule du Maître Yoda, végétarien, et il travaille au "dialogue intercommunautaire", il a fait ses études d'anthropologie à Belgrade; enseigne le yoga et le Reiki, parle un peu sanskrit, étudie les Black Gipsies (des Gitans qui ne savent pas qu'ils en sont, et parlent un dialecte proche du roumain, comme des Valaques, faut suivre, quoi !), n'a pas pu aller, faute de visas, visiter son grand-frère installé en Louisiane après la guerre. Il est fatigué de religion, elle non. Ils semblent rayonner d'amour.

 

Faut-il dire qu'après quelques heures de discussion auprès d'eux, je ne comprends pas mieux, moins encore peut-être, ce qui s'est passé ici il y a vingt ans; personne au demeurant n'a l'air de bien le savoir, le pourquoi; en attendant un jour de répondre à la question, on vit comme on peut, en parias d'une Europe qui refuse le moindre visa (il reste aux Serbes et aux Bosniaques un seul pays ouvert, la Croatie...), et pour être bien certains d'avoir su créer le pays le plus étrange qui soit, on s'est donné feu le Deutsche Mark pour monnaie (2KM = 1 euro).

 

Voilà que de France on avait pu se convaincre qu'il y avait eu des bons et des mauvais, des "buts de guerre", peut-être même une stratégie des uns ou des autres, un dessein, fût-il criminel, des "causes immédiates" et des "causes sous-jacentes", que toutes les horreurs commises faisaient partie d'un grand plan, que tragiquement elles avaient au moins un sens pour qui les commettait.

 

Et 24 heures te flanquent à terre tout ça, et rendent ces années de sang plus effrayantes et insensées encore. Car devant tout ça, le soupçon qui vient, c'est qu'on a à peine su ici le pourquoi, et que tout a été commis avant même que l'on ait pu commencer à le connaître.

 

"mes actes ont dépassé mes pensées", voilà ce que semble dire cette traversée de Bosnie.

 

Un routier, musulman, nous le dit: "on est toujours comme ça, les Bosniaques, immer witzig, toujours blagueurs".

 

Pas fini de repenser à tout ça si la suite du voyage m'en laisse le loisir.

 

Quant au reste, ce que nous avons vu, vécu et trouvé, c'est un pays que Kusturica n'a pas inventé, mais qu'il a fait entrer tout entier dans ses films, avec un montage assez dense et resserré pour y faire tenir ensemble des centaines d'oies, des milliers d'oiseaux, beaucoup trop d'alcool, des visages et des yeux splendides, des champs de maïs coupés de haies et de clôtures en bois, des séchoirs (à tabac, à foin, à maïs...), des routes plus ou moins décarrossées, des Roms vendeurs de bracelets et de chaînes en or, des vieillards tout en chapeau, des vieillardes tout en fichu, une hospitalité qui désarme, des prunes et des alambics, des noyers trois fois plus grands qu'ailleurs, des rivières et des roselières, une même musique de Zagreb à Belgrade, un pope de 30 ans sur un scooter, des ponts sur la Drina, des moutons, une carcasse de tank, un pays de cocagne bien étrange...

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Commentaires : 5
  • #1

    Rémi (mercredi, 26 août 2009 20:01)

    Salut Xavier,

    Voilà qu'à te lire me reviennent en mémoire tes arabesques sur la piste de danse, la BO d'Underground dans les oreilles.
    Fascinants pays apparemment et bien beau voyage que le vôtre.
    J'ai hâte de lire tes impressions sur la Turquie.

    On vous embrasse

  • #2

    David (vendredi, 28 août 2009 18:41)

    Salut à toi, ô voyageur !
    Ton récit est aussi captivant à lire qu'un chapitre de Magic Bus de MacLean ! D'autant plus que j'aime les films d'Emir Kuturica, donc j'imagine le plaisir que du a du ressentir à traverser ces contrées aux paysages anarchiques...Profite bien jeune homme et à bientôt !

  • #3

    hemato debré (jeudi, 03 septembre 2009 19:06)

    un ptit coucou de rentrée (hé oui c est la rentrée pour certains restés en France....)
    on a tjs pas internet dans notre classe mais on ne désespère pas...
    on va bientôt pouvoir motiver les enfants pour t écrire sur ce blog
    à bientôt
    sylvie et armance

  • #4

    Vantard D et D (jeudi, 03 septembre 2009 21:49)

    Salut globe trotter et merci pour ta réflexion intéressante sur le problème des balkans. Bonne route et soit fort !!!
    Les Vantard de Dole

  • #5

    chatelet (mercredi, 09 septembre 2009 11:15)

    Très émouvant ce récit... Nous, dans les Balkans, nous sommes un peu fous, très, un peu trop et en 1991 la folie nous a entourbillonnés( pour beaucoup, malgré nous) dans cette guerre... où vous, européens à l'esprit structuré vous ne pouvez évidemment rien comprendre. Kusturica n'est pas un réalisateur de films délirants, burlesques, comme on le lit; il ne filme que la "vraie vie réelle" des gens de là-bas... Merci pour ton témoignage. Dis toi qu'il n'y a pas si longtemps nous étions tous yougoslaves et, nous, les immigrés, nous ne savons plus vraiment qui nous sommes...Prochaine étape: la Turquie et ce sont les élèves qui écriront...A très vite Kristina