Mon île, THE END

Gare routière de Pohang, il est 11 heures, dans un instant part le bus de nuit pour Séoul. Cet après-midi déjà, dans le ferry, j'ai commencé mon retour. Direction l'ouest. Le temps était mauvais, pas de liaison pour Donghae, seules sont maintenues celles pour Pohang, plus au sud, ville qui abrite la deuxième plus grosse usine sidérurgique au monde : POSCO, Pohang Steel Company. J'arrive à 4 h 30 à Séoul, ça va me rappeler Ankara à 5 h du matin.

 

Samedi, lever à 6 h 30 après une très courte nuit, il semble que j'ai décidé d'exploiter à fond mes derniers jours pour me cramer totalement et explorer des domaines de fatigue. Mes lunettes sont où je les avais laissées, un muret sur le quai, j'ajoute un rang de nouilles à celles qui bordent déjà...

 

temps couvert, c'était annoncé, la saison des pluies a débuté le jour de mon arrivée à Incheon, et pour le moment j'ai été plutôt épargné. Attendent le ferry avec mon vélo et moi : d'autres cyclistes, des groupes de randonneurs suréquipés, des troupes de scouts arborant le tee-shirt I love Dokdo. Parenthèse éducative, Dokdo, c'est deux rochers de 500 m dans leur plus grande longueur, que Corée et Japon se disputent, peut-être un peu pour les fonds marins et les eaux territoriales poissonneuses attenantes, sûrement beaucoup aussi parce qu'entre les deux pays aucun sujet de discorde ne doit être négligé. La Corée se bat depuis des décennies pour que soit changé le nom de la mer qui la borde à l'est : Mer du Japon, est-ce tolérable ? Alors on trimballe des groupes jusqu'à Dokdo, en ferry, trois heures depuis Ulleungdo, elle-même à trois heures de mer du continent, pour en faire le tour, mitrailler le rocher de photos et communier dans la ferveur patriotique. Peut-être ne plus croire en grand'chose nous épargne-t-il en France d'avoir à organiser des voyages scolaires où l'on ferait le tour des îles anglo-normandes, observant à distance cette fraction du sol sacré, perdue, usurpée, souillée par l'Anglois.

 

L'approche de l'île d'Ulleungdo me confirme s'il le fallait que j'ai bien fait de tomber sur la page 212 du guide et de m'accrocher à ses promesses : à travers les embruns, la brume et un plafond nuageux très bas, se profilent des falaises immenses et des blocs de roche démesurés, propulsés dans les flots par le volcan.

 

Arrivée au port de Dodong-Ri, après avoir longé le versant sud de l'île. Un quai pour le ferry, une jetée pour abriter une flotille de bateaux de pêche qui portent en guirlande ce qu'il faut de lumière pour la pêche au lamparo.

 

Les premiers mètres donnent le ton, le village ce sont trois rues parallèles qui partent sans préavis à l'assaut de la pente. J'entame, de bon coeur, je suis venu chercher ici un final à la hauteur des 11 000 km qui précèdent. Je vais être servi, et plus encore.

 

Alors que je m'arrête à mi-pente pour chercher où déjeuner, une lycéenne me propose son aide, son anglais est aussi hésitant que son accent est soigné, étrange contraste, je suis habitué à l'inverse. Elle a 18 ans : je lui en donnerais treize ou quatorze, et elle en a probablement seize : en Corée comme en Chine, un nouveau-né a un an, on lui en fait crédit comme on lui accorde un nom. Donc, plus un. Et, je n'en finis pas de retourner la chose dans tous les sens pour essayer d'en décortiquer la signification, on fête son anniversaire le premier de l'an. Fabuleuse illustration de la différence avec l'ouest, on vieillit tous ensemble, du même pas, chaque anniversaire est un rite de passage collectif. En Chine déjà, souvent, à observer les gens, leur façon d'être ensemble, c'était l'image d'une communauté voire d'une famille, plus que celle d'une société d'individus, qui se dessinait sous mes yeux.

 

Tu es né en novembre, en janvier tu auras déjà deux ans : peu importe l'exacte mesure de l'individu, ce qui le définit plus sûrement c'est la cohorte à laquelle il appartient.

 

Quel heureux contraste entre la façon dont on m'aide et me traite depuis que j'ai quitté Séoul, et mes premières impressions en ville, celle de passantes à qui je demande ma route et font mine de ne pas m'avoir entendu, ou pire, me regardent l'air vaguement apeuré et se détournent d'un pas rapide. À nouveau on me salue, on rigole, on m'offre une bouteille d'eau, un pouce levé, un bravo, un va-s-y Poupou.

 

J'avale un plat copieux qu'on m'a annoncé comme relevé : ont-ils seulement idée de ce à quoi m'a habitué la Chine ?

 

Je délaye un peu mon récit, car je ne sais pas du tout comment je dois parler de ce qui suit : l'île que je découvre.

 

Voilà ce que je vais faire : me jucher sur des épaules de géant, celles de mon guide favori.

 

Come to Ulleungdo to get away from it all in the true sense – not in the way the spa-resort brochures mean.The scenery is spectacular, offering vistas of spun-cotton clouds lazing over volcanic cliffsides, seabirds and fishing boats, quiet harbors doted with piles of nets or buoys, and jagged coastline that could easilybe from the set of Lord of the Rings. It's that beautiful, and that's it.

 

À l'arrivée, contournant l'ïle par sa façade sud-ouest, c'est une barrière rocheuse qui émerge de l'eau, et que couronne un plafond nuageux descendu à quelques dizaines de mètres à peine de l'eau.

 

L'île est plus ou moins ovoïde, ou elliptique, ou grosso modo pas bien loin d'être ronde, encore qu'un peu étirée, bref... naissance volcanique, il faut bien ça pour faire surgir du fond sous-marin, à plus de 140 km de la côte, un paquet de roche qui culmine à plus de 900 m. Les pentes, à l'exception de certains versants qui tiennent de la muraille, sont couvertes d'une végétation dense, l'eau est partout, à l'assaut du roc vague après vague, marée après marée, dégringolant en cascades qui tombent en pleine mer, suintant de la roche, tombant du ciel en ce début d'après-midi où j'arrive. Quand la pente est trop forte pour la moindre brindille, c'est une mousse épaisse au vert intense qui tapisse le granit noir et brillant.

 

Je n'ai pas réellement de programme pour le temps que je compte passer ici. Une route fait le tour de l'île, longeant la mer par endroits, lançant ses lacets partout où une barrière trop imposante impose un détour en hauteur. Je me lance donc. Cette fois je sais que mon temps n'est pas compté, que c'est la fin, qu'il n'y a plus nulle part où aller. Tous mes sens sont saturés, je pourrais fondre, me dilater ou exploser, je sens bien qu'à la commissure de mes lèvres il y a plus qu'un frémissement. Je suis trempé, eau d'en-haut, eau d'en-bas, eau de moi, pas d'autres bruits que le ressac, les oiseaiux, mes roues sur la chaussée mouillée, l'air marin fait naître un fourmillement de souvenirs.

 

Mon voyage est fini, je ris, je m'attarde, je m'arrête. Tout ce qui s'offre à mes yeux suggère une fois encore la sereine assise du monde, mon insignifiance en regard et pourtant ma chance inouïe de pouvoir me hisser sur ce marche-pied et y contempler une beauté radieuse.

 

Plus tard dans l'après-midi, du haut d'une bordée supplémentaire de lacets, juché au sommet d'une falaise et surplombant une crique et l'océan, je plonge mon regard vers un ciel qui s'ouvre à l'horizon. La lumière du soleil perce et dessine une tâche scintillante en pleine mer, à l'horizon les nuages font écran entre un ciel qui s'allume et une eau sombre, ils semblent dessiner une côte lointaine. Les contrastes sont si forts, l'ampleur du domaine que couvre le regard est si vaste, impossible de ne pas être soulevé, cette fois c'est certain, j'emplis ma conscience de la beauté du monde.

 

Le soir vient, d'autres lumières encore, autres rochers, promontoires, à-pics. J'ai roulé 30 km cet après-midi, parcouru la moitié du pourtour de l'île. De ce côté, nulle part où dormir. Unique solution, alors que la pluie forcit et que le crachin se fait averse drue, la plaine centrale, le fond du cratère effondré, seul espace cultivé de l'île, où quelques campings accueillent les randonneurs en route vers le sommet.

 

Il fait désormais nuit. 4,5 kilomètres annonce le panneau alors que je quitte la route côtière. Je les parcours intégralement à pied, tant les trois-cents premiers mètres m'ont convaincu que je n'avais pas la moindre chance. Rien vu d'aussi raide depuis la montée au Puy-Mary sur la route Salers-Murat en août 2007. mais je m'offre ma grande scène, torse nu en pleine nuit à l'assaut du volcan, courbé sur le vélo que je pousse, la pluie qui ruisselle sur ma peau si chaude, contraint de faire une pause tous les cinq-cent mètres. Il fallait bien finir par un rite pareil, qui rassemble en quatre kilomètres tous les moments les plus durs de l'année écoulée.

 

Le lendemain, au réveil, premier regard sur le cirque au fond duquel je suis arrivé la veille. Le temps a changé avec la nuit. Soleil radieux désormais.

 

Je discute avec le fils de la famille qui m'a hébergé pour la nuit. Vingt-trois ans, né et grandi sur cette île, en son centre, il a poussé sur une terre des plus fertiles. Il a de très beaux traits, son père et sa mère aussi, et son regard est à l'avenant. Il est étudiant en aéronautique, quelque part sur le continent. Des choses m'ont agacé en Corée, mais c'est un pays qui offre à ses enfants la possibilité de sortir d'un cratère au milieu des flots pour prendre ainsi les airs. Il n'a pas de girlfriend, car il part dans quelques mois pour deux ans de service militaire obligatoire.

 

Je redescends du cirque vers la côte. Comme cet automne devant la Mer Noire, côte découpée, échancrée, où le regard découvre d'un coup la section suivante du littoral à chaque franchissement d'un cap. Côte dentelée d'autant de baies, ponctuée de villages de pêcheurs partout où ce n'est pas la falaise qui s'est arrogée la place au bord de l'eau. De loin en loin la roche se projette hors de l'eau comme autant de lames. Je suis incapable de rien comprendre à ce qui peut former pareil décor, je mets tout sur le compte du volcan et des puissances chtoniennes.

 

Et une ultime courbe me conduit au bout de la route. Elle ne fera pas le tour de l'île et s'achève sur une dernière crique. Comme à Malamocco dans la lagune de Venise en août, je plonge, dans une eau cette fois parfaitement claire. Après des mos de route c'est la première fois que je suis torse nu sous le soleil. Je mange des huîtres plus grosses que ma main que l'on sert avec des gousses d'ail, du piment et de la sauce soja. On m'offre du soju, l'alcool du pays.

 

L'endroit, l'instant, sa lumière et l'ombre sur la falaise, le bruit des vagues brisées sur la roche et celui des oiseaux qui s'y nichent, la morsure du soleil sur la peau mouillée et tendue, la surprise et la familiarité des enfants qui peuplent cette maison perdue au bout de ma route, au bout de l'île, au bout d'un monde, tout compose un moment si parfaitement évident et juste que pas un instant je ne doute qu'un an de route n'avait d'autre raison que celle de me conduire ici.

 

Je suis arrivé.

 

Le reste est retour.

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Commentaires : 2
  • #1

    Bastien (mardi, 13 juillet 2010 23:42)

    Oui, mais continue ton blog après ton retour ! !

  • #2

    Bastien (mercredi, 14 juillet 2010 23:47)

    En fait, fais un livre de tout ça, s'il te plaît. Quand tu seras chez Pivot, tu pourras toujours expliquer qu'on te l'a poliment demandé, et ce sera même vrai ! Je t'écris une préface pour le certifier, si tu en as besoin !

Is my ass bordered by noodles ?

(suite....) Lundi 28 juin,  Entre Donghae et Ulleungdo,

 

Après ce moment à l'hôpital, je traverse la ville, le long du fleuve. J'ai rendez-vous chez You-mi. Ce fut compliqué, j'ai presque épuisé la patience de Caleb et Lola, deux autres couchsurfers, mais enfin je dormirai ailleurs que dans un hôtel et j'aurai une autre compagnie que l'écran géant Samsung et ses chaînes internationales.

 

L'appartement est magnifique, elle a cuisiné un dîner coréen pour m'accueillir, la conversation est passionnante, elle parle parfaitement anglais et même un très bon français. Comme Liu, un boyfriend étranger, anglophone, comme elle des parents autoritaires, la course à la meilleure université et le parcours qui fléchit à vingt ans, départ à l'étranger, le grand écart plus ou moins maintenu entre le pays natal et l'extérieur, la culture et la société où l'on s'enracine, et le sentiment de ne plus totalement en être.

 

Le lendemain soir nous dînons avec Lance, son american boyfriend, qui vit et enseigne l'anglais à Séoul. Je suis aux fourneaux, calamars à la provençale, avec un supplément piment, car on ne voyage pas impunément trois mois en Chine. Comme au Kazakhstan j'assure le show en montant une mayo au fouet. Ai-je déjà bien expliqué combien je dois de merveilleuses soirées à ce site où je m'étais inscrit sans trop y croire ?

 

Mercredi, départ de Séoul pour ma dernière étape. J'avais projeté de finir mon voyage à Pusan. La lecture du Lonely Planet Korea et les conseils des quelques personnes qui sont déjà passées par ce grand port du sud-est de la péninsule m'en ont dissuadé

 

 

je cite le guide, c'est redoutable : there's a noticeably absent cosmopolitan feel in this port city known for raw fish and a harsh dialect that people in Seoul sometimes find incomprehensible. Underneath the drab urban landscape created by an unimaginative use of concrete, quirky people jump the queue, shout while conversing and giggle at the sight of foreign travellers.

 

Étonnant guide : à le parcourir et à le lire entre les lignes, il semble dire quasiment à chaque page "don't go ! ". vraiment étrange : c'est pour une fois écrit dans une langue très travaillée, un plaisir à lire, par des gens qui vivent en Corée et donc ont dû y trouver de solides raisons de rester, mais qui semble-t-il veulent garder pour eux ce pays que certainement ils aiment, curieusement.

 

je cite encore l'introduction pour Séoul, un vrai morceau de bravoure

 

to get the most of this fascinating, at times frustrating, city, you have to accept Seoul for what it is : the world's largest company town. The company – Korea inc. - is not a commercial entreprise in the conventionnal sense, but a gemeinschaft of hypercapitalism with 10 millions employees dedicated to the pursuit of capital accumulation, conspicuous consumption and social, educational and corporate ladder climbing. Art, urban panache and public amenities are on par with what you'd expect in an iron-ore-mining community somewhere in the hinterland – in dramatically short supply. Getting workers from point A to point B is what drives municipal organisation, with little thought given to what lies between. The result is an efficient subway and inoffensive grey urban landscape that borders on bland.

 

Je traduis, sous contrôle de la meilleure prof d'anglais à l'est du Boulevars Mortier :

 

pour retirer le meilleur de cette ville, fascinante autant que parfois frustrante, il faut prendre Séoul pour ce qu'elle est de fait : la ville de la plus grande entreprise du monde. L'entreprise – Korea S.A. - n'est pas une société commerciale au sens classique, mais une communauté hypercapitaliste de 10 millions de membres qui s'emploient à l'accumulation du capital, à un consumérisme ostentatoire et à la montée des barreaux de l'échelle, échelle sociale, course aux diplômes ou à la prochaine promotion. Art, ambiance, équipements publics, sont au niveau de ce qu'on attendrait d'une ville de mineurs d'or perdue dans l'arrière-pays : spectaculairement absents. Transporter les travailleur du point A au point B, voilà le leitmotiv de la municipalité, avec le minimum de considération pour ce qu'il peut y avoir entre l'un et l'autre. Le résultat c'est : un métro efficace et un paysage urbain gris et insignifiant, qui confine au rien.

 

Je bosserais au Ministère du Tourisme coréen, je mettrais un contrat sur le gars qui a signé ça, mais quel plaisir mauvais que de lire enfin un guide où tout n'est pas que paysage enchanteur, musée inratable, ville unique, palais somptueux, ambiance inoubliable, j'en passe et des meilleures...

 

exit donc Pusan, l'auteur de mon guide a gardé tout son enthousiasme, exprimé en termes mesurés comme par crainte de ruiner son petit paradis, pour une île perdue à 140 km de la côte est du pays, Ulleungdo. Finir par une île, après être passé dans le Xinjiang par la région du monde la plus éloignée de tout littoral, l'idée me plait, une île perdue en mer comme un oasis dans un désert, comme Turpan sur les franges du Taklamakan. Et comment être mieux seul pour cette dernière heure ?

 

Les ferries partent du port de Donghae, à la latitude de Séoul, sur la côte opposée. Traversée de la péninsule, l'occasion de voir un autre visage de la Corée et de ses habitants. Oserai-je dire que, venant de Chine, mes traversées de la mégalopole Séoul m'ont surpris : fini le cortège de sourires, de fou-rires, de Khellllo tonitruants, de laowei éberlués ou hilares, les voitures qui viennent rouler à mes côtés, les mains qui saluent... je n'existe plus. Non que je me sois habitué à vivre en idole salué sur son passage (encore que...), mais pourquoi ne pas prendre la chose pour révélatrice ? D'autant que laissant la ville derrière moi, pendant trois jours par monts et par vaux (beaucoup de monts, très peu de vaux, ou petits, ou vite suivi d'un mont puis de trois autres... relief usant qui me rappelle mes heures turques), je retrouve quelque chose qui me rappelle la Chine, l'Asie centrale, l'Asie Mineure ou les Balkans, l'étonnement et la curiosité qu'on ne prend pas la peine de dissimuler, l'amusement enfantin devant le spectacle cocasse. Je me suis beaucoup répété mois après mois que mon vélo avait cette vertu de mettre au jour ce qu'il restait d'enfant en chaque personne croisée. D'où je déduis que l'enfant en soi s'étiole plus vite en ville, voilà de la science rondement conduite, hypothèse, expérience, protocole, tout y est.

 

Trois jours jusqu'à Donghae, un régal. Le temps est superbe, le pays ne déçoit aucune de mes attentes : une péninsule montagneuse, altitudes moyennes, sommets autour de 1500 m, mais pentes fortes, vallées étroites, orientées nord-sud pour la plupart, qu'il faut donc traverser les unes après les autres. La végétation est dense, les versants couverts de forêts, conifères, pins maritimes, et les autres, ceux dont j'ignore le nom, car je les respecte bien trop pour déflorer l'auréole de mystère qui les nimbe en leur flanquant une grosse étiquette sur le tronc (comme j'aurais aimé, tant de fois, nommer les choses, afin que chacune se détache des autres et cesse d'être indistincte). Les fonds de vallée et les pentes les plus faibles sont au riz, parcelles nécessairement modestes, étagées en terrasses, ceintes de murets et de digues. Les agriculteurs, qu'on voudrait plutôt nommer jardiniers, à les voir se courber sur leurs champs si étroits et lier chaque plant à son tuteur, ont tous l'air d'avoir passé les 60 ans, et on se demande qui prendra leur relève. Mais pour l'heure ils font vivre un paysage soigneusement ouvragé.

 

Je dors le premier soir sur le banc d'un arrêt de bus, au bord d'une nationale coincée entre le fleuve et la pente, impossible d'y trouver où planter la tente. Il n'y pas la place pour la prairie ici, celle où l'on se fait sa place pour la nuit quand les animaux sont à l'étable ou sous leur arbre.

 

Réveillé à 5 h 30, j'ai évidemment tout loisir le lendemain de faire plus de 150 km, malgré la raideur des pentes. À quoi peut parfois ressembler le bonheur ? À un tunnel que découvre la courbe du dernier lacet. J'en ris de joie à chaque fois, que je le voie ou que je tombe d'abord sur le panneau qui l'annonce : Chuncheon Tunnel, 465 m, interdit aux véhicules de plus de 4,6 m, poésie de la route. Aussi beau que peut-être horripilant l'Autre : celui placé dans les pentes les plus raides, dans les lacets les plus serrés, que l'on ne voit que lorsqu'on se massacre les cuisses sur le plus petit rapport de vitesse, crispé sur son guidon, quand on regarde le compteur hésiter entre 5,6 et 5,8 km/h, et qui dit "SLOW". Celui-là, on s'arrêterait presque pour cracher dessus, et ce serait en plus une pause bien méritée.

 

Le temps est splendide, le soleil ardent, je m'offre à son zénith une courte sieste sur une mousse épaisse dans laquelle je sens peser chacun de mes points d'appui, l'arrière de mon crâne, les épaules, coudes et mains, fesses, mollets et talons. Le repos soudain les ramène à ma conscience et je cesse de n'être que muscles, voix intérieure et peau martelée de soleil. La gravité contre laquelle je me débats dans chaque pente me plaque au sol, et dans ce relâchement total de chaque muscle, l'attraction du plus petit corps par celui de plus grande masse n'est plus une abstraction de physicien, c'est une évidence sensible. Je suis parfaitement immobile, et comme je sens la pesanteur je sens la force qui s'exerce en réaction et l'annule, la terre me porte et s'oppose à ma chute, somme des vecteurs nuls, je suis si bien, je dors.

 

Je sue des quantités phénoménales d'eau, et je colmate la fuite d'autant de bouteilles qui s'accumulent dans mes sacoches. Six, sept, huit que je déballe le soir pour les jeter. Dans les rizières, dans les ruisseaux et les torrents, des échassiers (dans ma tête ce sont des grues, car tout échassier qui n'est ni flamant rose ni cigogne est "grue", effet prodigieux de mon ignorance ornitho-truc). Ils s'envolent au passage du vélo et je me rappelle la même scène dans les Dombes un matin d'automne il y a quatre ans et mes larmes alors.

 

Le deuxième soir, je m'arrête avant la nuit, mes dernières photos sont pour le soleil déclinant qui se reflète dans l'eau d'une rizière. Rizière : je crois que j'ai traversé toute la Chine sans en voir une seule, les seules croisées jusqu'alors, ce fut en Italie. Je suis affamé, ivre de tout le soleil de la journée. Le petit restaurant où j'entre au hasard me réserve une surprise : un Américain qui finit son bol de nouilles. Je suis à Pyeongchang, gros village coincé entre deux versants et que traverse une rivière. On pourrait s'attendre à y trouver bien des choses ou bien des gens, mais pas Erick, Géorgien, passé de la banlieue d'Atlanta à ce bout du monde où il enseigne l'anglais. Nous poursuivons la soirée devant quelques bières que nous buvons sur une table pliante installée sur le trottoir devant l'épicerie, tous les passants le saluent, à commencer par ses élèves, que l'on voit défiler en toute hâte, pressés qu'ils sont à 9h de rejoindre l'école du soir, celle qui vient après l'école du jour et les devoirs. Même son de cloche que Youmi et Lance, les jeunes Coréens vivent un enfer, qu'ils ne supportent qu'en raison d'une pression familiale intense et parce que c'est le lot commun à tous. Ils font d'ailleurs tout ensemble, école(s), sport, loisirs quand il y en a, repas, sorties.

 

Ont-ils pour autant un meilleur niveau scolaire que leurs homologues US ? Erick me répond qu'en maths et sciences, la question ne se pose même pas, qu'en revanche leurs notions d'histoire mondiale sont plus fragiles : il y a quelques mois, au coeur de l'hiver coréen tout droit descendu de Sibérie Orientale, on lui a proposé une soirée dans un bar à thème, allemand. Au lieu du décor bavarois attendu (tiens, ça me rappelle le chalet souabe au coeur d'Almaty, avec ses serveurs kazakhs en culotte de cuir...), au lieu donc d'un Munich de carton-pâte, il s'est retrouvé dans une ambiance bon enfant au milieu de croix gammées, drapeaux nazis et personnel en uniforme SS. Forcément, vu de Corée, il semblerait que la seconde guerre mondiale soit une affaire purement asiatique, et le Japon et ses crimes occultent tout. Au demeurant, ici la croix gammée est restée ce qu'elle est, un symbole solaire bouddhiste, et on en trouve partout, peintes sur les façades, en pendentif, brillantes de néon...on n'a jamais fini de mesurer comme notre histoire n'est que celle d'un bout du monde, un monde méditerranéen et atlantique, un monde qui ne fut pas même le premier à envoyer ses navires à la découverte d'autres (les Chinois traversent l'océan indien et explorent l'Afrique Orientale une cinquantaine d'années avant les Portugais d'Henri le Navigateur), mais un monde qui s'est vu et cru central, moteur et pionnier, et n'a pas tout à fait cessé de se poser en référence.

 

 

Le lendemain, j'ai roulé près de 130 km, et au cent-quinzième, du haut de la dernière ligne de crête à franchir, huit cents mètres plus bas, j'ai vu le Pacifique, fin du voyage, je suis allée d'un finistère à l'autre. Je serai à jamais seul à savoir ce que fut alors mon émotion : je me suis pris en photo, appareil à bout de bras, pour en garder l'image : pour quelqu'un qui vient de clôre un voyage de plus de onze milles kilomètres, la retenue dont je fais preuve confine à l'inexpressif. Je pense qu'au terme du cycle de mes réincarnations, au jour où j'atteindrai le nirvana et l'accomplissement parfait, un léger fléchissement de ma lèvre supérieure, doublée d'un tressaillement de ma narine droite et d'un plissement infinitésimal de l'oeil gauche marqueront l'événement. Il y a un pasteur finlandais neurasthénique en moi.

 

Quelques minutes à contempler le ciel et la mer dans la lumière du soir, l'eau qui descend du Kamchatka et de Vladivostok, le soleil que près de dix heures séparent du finistère d'où j'arrive. Je suis heureux, je suis fier, je ne comprends rien ou si peu à ce que je vis et viens de clôre. Ce voyage est désormais pour toujours un souvenir, j'ai maintenant un temps inifini pour le parcourir et le comprendre.

 

Du haut de ma crête, je dégringole sur Donghae, le port d'embarquement pour Ulleungdo. Les panneaux sont en coréen, anglais et russe. Arrivé au terminal des ferries, une voiture s'arrête à ma hauteur, le conducteur me salue, descend, me demande s'il peut prendre une photo, puis il me dit que sa copine et lui m'ont vu dans la ville, m'ont suivi et m'invitent à manger avec eux sur la plage. Les Coréens sont réservés, les Coréens sont timides, disent-ils d'eux-mêmes, mais quand ils se lancent et brisent la glace, ce n'est pas à moitié. La même chose déjà en Chine : tout me paraît ici plus entier, tout semble fait, pris et regardé avec plus de sérieux, comme si sarcasme, ironie, détachement, désinvolture, tout ce qui en France fait un bel esprit, caustique, brillant, qui ne se pique ni ne s'enthousiasme de rien, n'étaient pas de mise. Je me souviens déjà à Istanbul en avoir parlé avec Serkan : que demeure-t-il en France d'une culture de cour et de salon, de courtisan et de salonard, qui préférera toujours le fond à la forme, le jugement à l'action, le doute ou la critique à la croyance et à la conviction, la déconstruction à la proposition, être revenu de tout plutôt que d'être allé où que ce soit. Moi qui me sens si précisément sorti de ce moule-là, moi qui pratique l'ironie au point de m'y perdre, je suis heureux d'avoir consacré un an et plus de ma vie à une chose aussi étrangère à cet conformation d'esprit. Rien de plus simple, univoque, sommaire même, que de pédaler tout droit. J'ai beau avoir entassé des tas de mots dessus, ça reste réfractaire à tout second degré, j'y ai collé un peu de symbole, on y a donné un sens, mais rien n'y change, c'est un geste têtu, répétitif, pas spirituel pour un sou, un acte auquel j'adhère tout entier, sans réserve, sans antithèse, sans miroir, sans dialectique, je suis tout entier dans mon cri d'effort au sommet.

 

 

Je les ai suivis quelques kilomètres de plus jusqu'à la plage de Mansang, dernières côtes d'une journée qui n'en a pas manqué. Ils ont tiré de leur voiture table, réchaud, couverts, sièges, nattes... la nuit tombe, l'océan est devant moi, je suis encore trempé de sueur, je les laisse un instant, je leur dis que je veux toucher l'eau. J'y entre un pied, le mollet, le genou, je plonge. Elle est froide, claire, l'horizon est déjà sombre à l'est, le soleil ne se couche pas dans la mer de ce côté du monde. La morsure du froid tend la peau et irradie à travers tout le corps, elle réveille une énergie que je m'habitue à trouver par-delà la fatigue. L'instant est parfait, l'eau me porte.

 

Nous mangeons, nous discutons. Le laptop connecté à internet est le quatrième convive. La Corée est le pays le plus en-ligne qui soit. Ils sont un peu plus âgés que moi, mais tout jeunes amoureux, dans un pays qui comme d'autres a gardé l'institution traditionnelle du mariage dans des formes à peine changées, et pour autant a vite embrassé l'art du divorce. Mariés tôt, séparés jeunes, comme en Asie centrale. Ils m'aident à trouver une pension, et me conduisent au centre-ville pour que j'y tire le liquide qui me servira le lendemain matin à payer le ferry.

 

Commence ici l'épisode qui après d'autres vient me dire que je suis arrivé à la fin du voyage, que tout craque et qu'il faut rentrer avant la connerie de trop.

 

Je me suis étonné au fil des mois de ne rien avoir perdu ou presque, malgré tant d'occasions, de sacs défaits et refaits, de bagages déballés-remballés. Et voici qu'en quelques jours tout s'effondre, comme si je perdais tout contrôle et me mettais littéralement à fuir. Ça a commencé par mes lunettes, sur lesquelles je marche. Je porte désormais un modèle chinois, après avoir dû lire des caractères projetés sur un mur en dix tailles différentes.

 

Puis j'ai perdu la carte de Corée que Youmi m'avait offerte, laissée quelque part en chemin le second jour après Séoul. Le même jour j'ai perdu un vêtement qui me tenait trop chaud, j'ai dû le laisser là où je m'étais arrêté pour l'enlever. J'ai laissé fiché dans le port USB d'un PC la clé qui sert me sert à transférer les photos, puis j'ai perdu mes lunettes chinoises, à l'embarcadère des ferries. Et l'océan a avalé mon maillot quand je m'y suis baigné : je l'avais lancé sur les galets au moment de plonger, il n'y était plus en sortant, avalé par le ressac, introuvable dans la nuit devenue noire. Belle fin pour les Gros Braquets ! Mangé par le Pacifique.

 

Mais mon chef-d'oeuvre, le voici : nous faisons trois banques avant qu'enfin la machine crache ses billets. Puis nous retournons à la plage, 10 km plus loin, et allons acheter quelques bières, que je veux leur offrir. Le liquide est dans ma sacoche de vélo, mais pas la petite pochette bleue où je garde le vital, ce qu'à aucun prix je ne dois perdre : passeport, carte d'identité, carte bleue, devises, carnet de bord et carnet d'adresses. Je fouille, mon sac, la voiture, rien. Nous partons à nouveau pour le centre-ville, et je redoute qu'ils se prennent à regretter de s'être infligé ma compagnie pour ce soir... Première banque, rien. Seconde, non plus, troisième pas mieux. Je me contiens du mieux que je peux, je pourrais simplement m'asseoir, me taper la tête sur le bitume et m'effondrer. Je commence à passer en revue les conséquences de la perte. Ils ont plus de sang-froid et de patience que moi, et nous partons au commissariat (flic en Corée, putain de sinécure...). L'officier de service fait semblant de vivre dans un pays de dangereux asociaux : il nous dit qu'il ne faut pas exclure que quelqu'un l'ait emporté et n'y trouvant rien de valeur l'ait jeté au hasard d'une poubelle ou d'un caniveau...

 

rien ne désarme la gentillesse et la persévérance de mes amis, nous retournons à la banque, et il appelle au numéro inscrit sur la façade, celui du directeur. Il est minuit passé, vendredi soir. On lui répond, oui on lui répond, non, on ne lui hurle pas que "c'est pas une heure pour déranger les gens, votre ami étranger avait qu'à faire gaffe, il a qu'à passer lundi à l'agence, on est fermé le week-end". On lui répond, et on lui dit : oui, un client a trouvé une pochette, l'a confiée à la police, qui l'a remise à l'agent de sécurité de la banque, qui l'a placée dans un coffre, donnez-moi le temps de l'appeler, donnez-lui le temps de venir à l'agence, je vous en prie, merci.

Il s'est écoulé tout au plus une heure entre le moment où je sors de l'agence en y laissant ce que j'ai de plus important, et l'instant où l'agent en sort pour me le restituer, avec un sourire désarmant. Je crois que cette fois, on peut presque lire un soulagement miraculeux sur mon visage, et je suis sûr qu'on y a vu passer un sourire. Je ne prends même pas la peine d'expliquer à mes amis ce que m'aurait valu, ou, pire ce que leur aurait valu, pareille situation au pays du Chaource et du Gros Plant Nantais...

 

j'ai donc confirmation de deux choses : on veille sur moi, en plus haut lieu, c'est évident, et il est temps de rentrer, je suis à deux doigts de conneries plus massives encore. Comment dit-on en français, my ass is bordered by noodles ?

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Commentaires : 1
  • #1

    les vantard de dole (vendredi, 09 juillet 2010 17:49)

    belle fin shakespearienne pour ce maillot jaune des gros braquets , mais tu en auras un tout neuf et plus beau cet hiver devant une bonne raclette....
    biz à vous deux
    les vantard's de DOLE

Pays du Matin Calme

Lundi 28 juin,  Entre Donghae et Ulleungdo,

 

A nouveau un article que j'écris fatigué et bercé par les ondulations du bateau, qui tangue et gîte autant qu'il peut. Même mer qu'avale un ciel descendu jusqu'à caresser les vagues, je flotte et cependant je pourrais tout aussi bien voler, la sensation ni la vue ne seraient différentes.

 

Neuf jours que je suis en Corée.

 

Arrivée à Incheon en fin d'après-midi vendredi dernier; à peine 10 mn à attendre mon vélo, qui avait voyagé en conteneur, passage de la douane, sarcasmes footballistiques de l'officier à la vue de mon passeport français.

 

Et alors que je fais mon premier pas en territoire coréen, à la sortie du terminal voyageurs internationaux, j'entends appeler mon nom, en français. Une médecin avec laquelle j'étais en contact et à qui j'avais eu le temps d'annoncer que je tenterais de prendre le ferry depuis Lianyungang. Elle est venue m'attendre, et me prend sous son aile pour mes premiers pas coréens. Je ne pourrais guère être plus surpris. Je suis sa voiture de sport à travers Incheon jusqu'à un hôtel somptueux, car elle me dissuade de rallier Séoul, à 50 km, alors que tombe déjà la nuit. Cette nuit et les deux suivantes, je serai donc l'hôte de l'hôpital pour lequel elle travaille, et je dîne avec elle pour cette première soirée en Hanguk, la Corée.

 

Mes premiers regards sur le pays, après trois mois d'Empire du Milieu, portent d'abord sur la dimension des choses : tout est ici plus resserré, ramassé, rues, bâtiments, commerces. La Corée du Sud, c'est quasiment la population française sur à peine plus de 100 000 km², et la moitié du pays vit dans l'agglomération de Séoul, quatrième mégalopole mondiale. Impossible de ne pas en trouver la marque dans ce paysage urbain touffu, chaotique, où la moindre de mes surprises n'est pas de trouver par centaines des clochers et des croix. Près de la moitié de la population est affiliée à une église. On se croirait en plein Bible Belt, ils sont venus ils sont tous là, presbytériens, baptistes, adventistes, pentecôtistes, et plus folkloriques encore, ils ont apporté avec eux un style pictural reconnaissable entre cent, celui des brochures que colportent les témoins de Jéhova, le Christ a les traits et l'air propret d'un farmer du Midwest, les couleurs sont criardes et les brebis elles-mêmes semblent avoir été touchées par la grâce.

 

Et ce n'est pas que Séoul. En traversant le pays jusqu'à sa côte est, vallée après vallée et col après col, étonnant spectacle que ces bourgs ceints de rizières ou de prairies, au milieu desquels se dresse une église. Peut-on imaginer plus " ostentatoire " ? à quand la votation contre autant de minarets ? Pourquoi ce pays, que tout le monde me décrit pourtant comme infiniment conservateur et fermé, embrasse-t-il ainsi, jusque dans ses paysages, des croyances nouvelles et étrangères ? Et pourquoi l'Europe et la France, qui se gargarisent de Droits de l'Homme et de démocratie, paniquent-elles pour quelques millions de musulmans, une poignée de mosquées et bien moins de minarets ? Se pourrait-il que la riche Europe ait tellement cessé de croire en elle-même ou en quoi que ce soit, qu'elle ait si bien renoncé à imaginer un avenir, que désormais changement et nouveauté ne puissent plus signifier que menace ?

 

La Chine a une vision très nette du futur qu'elle entend se bâtir, la société turque débat ardemment et s'efforce de choisir entre des visions antagonistes de ce qu'elle se propose de devenir. Et l'Europe ?

 

Bref... j'en ferai pas le sujet du jour.

 

après Incheon, Séoul. Le mari de mon hôte a chargé mes bagages dans son coffre, j'ai pu rouler léger dans les longues radiales qui m'ont conduit jusqu'au centre de la ville tentaculaire, le long du fleuve Han. Il m'a installé dans un hôtel plus somptueux encore que celui de la veille, et m'a emmené dîner, barbecue coréen. Deuxième soirée coréenne, je découvre, j'écoute, je pose mes questions, j'arrive ici avec un bagage minimal sur le pays : colonisation japonaise, allégeance séculaire à l'Empire Chinois, guerre civile, Mac Arthur, dictature, des généraux corrompus à grosses lunettes de soleil et épaulettes démesurées, mouvements étudiants, démocratisation, Samsung, jeux olympiques, kimchi et barbecue... tout à apprendre.

 

Dimanche tout mou, du sommeil à rattraper; je rencontre le midi un couple de Français installés ici, la scène me rappelle Ashgabat, où j'avais causé avec d'autres, employés chez Bouygues. Lui travaille pour un groupe coréen, elle mène une vie de conjointe d'expatrié, et emploie son temps à découvrir le pays, visiter et prendre des cours de langue et de civilisation, ils ne pourraient pas être plus opposés dans leur appréciation du pays, passion vs agacement. Il faudra peut-être que je tranche aussi, en moins de temps qu'ils n'en ont eu, eux.

 

Passion ou agacement, la Corée sera sans hésitation possible le lieu d'émotions parmi les plus intenses de ce voyage.

 

Ce qui ne fut pas possible en quatre mois au Kazakhstan s'est organisé ici avec la plus grande simplicité : lundi, j'ai visité le service d'oncologie de l'hopital universitaire Saint Mary de Séoul, reçu l'accueil chaleureux et les félicitations du personnel soignant, et surtout, j'ai rencontré ceux des patients et de leurs familles qui souhaitaient m'entendre évoquer mon expérience, me poser leurs questions et entamer la discussion sur des thèmes qui ont à voir avec la maladie, avec la façon dont on se débat devant la possibilité de mourir.

 

Je l'ai redoutée cette rencontre. C'est une chose de parler et d'échanger avec d'autres qui comme moi ont laissé la maladie derrière eux et se demandent comment pourquoi et surtout what next. C'en est une autre de se tenir devant ceux qui ne savent pas encore de quel côté de la barrière les événements et les caprices du sort les laisseront. Surtout ne pas pérorer devant eux, pas d'optimisme de commande, pas possible de débiter la moindre niaiserie, pas moyen de prétendre que la vie est belle, pas nécessaire ni décent de leur dire que le combat contre le cancer mérite d'être remporté. Toutes les embûches et les chausse-trappes il faudra les aborder en anglais. Est-ce une chance, est-ce une excuse pour les maladresses que je redoute ?

 

Une salle de réunion se remplit, ils arrivent, tenues de malade, déambulatoire, pour certains la perfusion, et les mêmes aiguilles, les mêmes tubes de plastique qui s'enfoncent dans leur peau comme je me souviens de ma main et de mon bras où plongeait le canal à poison. Les âges varient, la fatigue aussi, la maigreur également. Le sourire éclate sur le visage des uns, peine à se dessiner chez d'autres. Les regards sont attentifs, curieux, bienveillants. L'oncologue est avec nous. Il parle un anglais parfait, mais avec un très fort accent coréen. Je me concentre pour ne pas avoir à le faire répèter ses questions. Je me présente, j'explique ma présence devant eux. Ils sont déja au courant. Une journaliste prend des photos. Je leur propose de me poser leurs questions, c'est le moyen le plus sûr de leur laisser le contrôle de l'échange et de circonscrire avec eux le domaine de ce dont on parlera. Questions directes, sans faux-fuyant, parfois inattendues, quel testicule était touché ?, on me demande ce que je pense de la médecine traditionnelle coréenne face au cancer, questions bouleversantes, on me demande de faire le récit de mon cancer, de revivre l'annonce et les phases du traitement. Je me sens étrangement à l'aise. J'en oublie qu'ils sont plus fatigués que moi, et l'heure de clôre la rencontre me surprend. J'aimerais poursuivre, j'aimerais peut-être aussi leur dire quelques niaiseries, et c'est sûrement aussi bien que le temps ne m'en soit pas donné. Les familles sont là, mon dernier mot, seul moment où je me suis permis de prêcher du haut de mon expérience, est pour leur dire combien l'épreuve que vit le malade se double de celle que traversent ses proches, que les deux ne sont pas de la même nature, mais que celle-là ne doit pas faire oublier celle-ci.

 

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Commentaires : 1
  • #1

    André Gennesseaux (jeudi, 08 juillet 2010 09:27)

    Cette touche finale à ton voyage est magistrale : la cerise sur le gâteau !