Last days in China

Xuzhou, dimanche 13 juin,

 

 

j'y suis. Demain peut-être je verrai la mer, la mer de Chine, autant dire le Pacifique. Je n'ai jamais cru à cette histoire de Mer de Chine. Le Pacifique, point.

 

Et j'embarquerai là, sans aller visiter Qingdao, tant pis pour le néo-gothique allemand et autres pitreries de Guillaume II. Je n'ai pas envie de prendre de risque avec l'expiration du visa.

 

Et j'ai envie de rentrer. L'envie ne pourrait être plus claire. J'ai envie de raconter ma vie à la caisse du Franprix, de disserter à la boulangerie, d'être à nouveau bouleversé par les trésors d'intelligence et de poésie sur les affiches de pub, d'écouter parler la radio, me raconter des trucs dont je me fous mais que je comprends, plein d'envies, certaines dont on parle, d'autres encore.

 

Le retour est si proche, et je peux pourtant à peine admettre que ce soit la fin. Je ne demande qu'à partir de Chine et déjà la Chine me manque. La Chine me fatigue, j'y ai trop chaud, l'air est étouffant, la ville est nappée de pollution et de moiteur, trop d'odeurs m'assaillent, le trafic est fou, et il y avait trop de badiane dans le bouillon de ma fondue hier soir. Mais chaque heure, même trop humide, m'apporte de si merveilleux sourires, que s'en arracher sera un crève-coeur.

 

 

Jeudi 17 juin, entre Lianyungang et Incheon,

 

 

ça tangue, ça gîte, mais je suis dessus.

 

À la liste des situations a priori inextricables dont je me suis sorti miraculeusement après la nécessaire phase d'abattement et la certitude que cette fois ça coincerait, j'ajoute donc : arriver à Lianyungang couvert de sueur un mardi après-midi en sachant vaguement grâce au Lonely Planet Corée que des ferrys en partent quatre fois par semaine pour Incheon, l'avant-port de Séoul. Pas d'adresse, pas de téléphone, pas même le nom d'une compagnie...

 

et une fois encore, le miracle a pour nom Couch Surfing, j'insiste, dans l'hypothèse où les précédentes démonstrations n'auraient pas été décisives. Hier Liu est venue me chercher à mon hôtel avec sa tante, nous sommes allés jusqu'à la zone portuaire, avons trouvé les bureaux de la compagnie de ferries, dont elle avait cherché pour ma pomme les coordonnées, elle a pris tous les renseignements nécessaires, assez pour apprendre que les réservations étaient fermées pour le départ du lendemain matin , et qu'il faudrait tenter de se présenter une heure avant l'embarquement, à la mise en vente des derniers billets.

 

Après quoi sa tante et elle m'ont conduit le long du littoral, assez loin du tentaculaire port et de ses quais chargés de conteneurs, le long de falaises et de criques où l'on parvient encore à concevoir ce que pouvait être la côte avant qu'elle ne devienne le quai de transbordement de tout ce qui sort de l'usine du monde. Un délicieux repas de crustacés, qu'il m'a fallu renoncer à leur offrir, parce que bien malin qui réussira à inviter au restaurant un, une ou des Chinois-e-s, telle est la loi sacrée de l'hospitalité.

 

Liu partait ce matin pour un voyage inverse du mien, qui la conduira jusqu'en Angleterre, à travers la Chine, l'Asie centrale, l'Iran, la Turquie. Nous avions donc bien des choses à nous dire, des conseils et des impressions à échanger. Une merveilleuse dernière soirée chinoise, où j'ai appris entre autres choses que les 400 coups se traduisaient The four hundred blows, et qu'il y a bien des oeuvres qui voyagent, Kafka, Woody Allen ou bien encore Hélène Rolles, oui, Hélène et les garçons, dont les airs les plus suaves berçaient mon oreille lors de chacun de mes appels vers le mobile de ma Couch surfeuse. Couch surfeuse de choc qui m'a fait le récit de ses voyages en solo, jeune Chinoise de 25 ans, se perdant dans Peshawar, fondant en larmes à Islamabad, traversant la Birmanie et y ressentant la même tristesse que moi au Turkménistan, parcourant la Nouvelle-Zélande à vélo par amour d'un english boyfriend, et le récit d'une vie en ruptures, l'université qu'on quitte au grand dam des parents, s'engager dans l'armée et se retrouver en poste au Xinjiang, au Tibet, en Mandchourie, trouver un boulot de juriste dans la police et le plaquer au bout de deux ans parce que le besoin de voyager l'emporte sur toutes les attaches, un projet d'études en Angleterre, les méandres amoureux avec un Anglais rencontré dans un hôtel de Kunming au Yunnan, que l'on décide d'emporter avec soi pour la Birmanie. Longue et passionnante discussion.

 

Ce matin, réveil à 5 h 30, pour abattre 40 km jusqu'au port, excellent exercice de mémoire visuelle, saurai-je me souvenir du trajet emprunté hier ?, sans aucun droit à l'erreur, tout retard étant fatal. Personne ne me comprend au guichet, où j'arrive aussi incongru que possible, seul laowei, en sueur, revêtu de mon habit de splendeur, combinaison de cycliste qui n'en finit plus de devenir marron.

 

Peut-être parce que les ports sont des lieux où le monde pénètre mieux qu'ailleurs, et où la Chine n'est plus exactement ce qu'elle est dans ses montagnes et ses plaines, j'ai moins de mal qu'ailleurs à trouver des interlocuteurs parlant anglais. Liu est au bout de mon téléphone, et cette fois j'inverse les rôles, c'est moi qui tend à l'employée le combiné pour qu'elle sache de quoi il en retourne.

 

Ensuite c'est mademoiselle Apple qui m'aide à enregistrer mon vélo et mes sacs, et nous bavardons le temps d'attendre l'embarquement, des histoires retorses de mariage, de divorce, de belle-famille, de parents dont on ne sait plus comment se dépêtrer, de Chine qu'on ne parvient pas à quitter, de questions sur les laowei, que l'on voit toujours plus romantiques que des amants chinois qui aiment comme ils travaillent, dit-elle.

 

J'aurai plus parlé anglais en ces dernières heures que durant les presque trois mois qui viennent de s'écouler. Mes livres ne disent-ils pas que le littoral est la façade chinoise ouverte sur le monde, retournement de l'histoire, il y a quelques siècles, l'Europe, l'Inde et le monde musulman entraient en Chine par les oasis du Xinjiang et le Corridor du Hexei, une route que ne parcourent plus que quelques voyageurs et des millions de mètres cubes de gaz turkmène.

 

Mes dix derniers jours de Chine m'ont conduit tour à tour vers les derniers confins de la fatigue, le formidable accueil réservé par la famille de Li Fang à Pizhou, le plaisir de revoir en Chine Sophia que j'avais rencontrée en Turquie en octobre.

 

 

À Xuzhou, j'ai connu la gloire et les honneurs de la télévision chinoise. Merci Fabrice, merci Fang, aurais-je pensé vivre ça un jour, 40 minutes d'interview en anglais dans un studio tv rutilant, coincé entre une présentatrice sur-maquillée et une interprète adorable. J'ai une trouille bleue de m'entendre parler anglais. Ce sera le moment de vérité, après lequel il ne sera plus possible de se mentir...

 

ça a commencé bien abruptement, face caméra : "qu'avez-vous envie de dire à nos téléspectateurs ?", et ça a continué avec des bien corsées, comme : "quelle vision aviez-vous de la Chine avant d'y venir ?", " comment cette image a-t-elle été modifiée par votre périple dans le pays ?". allais-je dire que mon grand soulagement en entrant dans le pays fut de ne pas y croiser à chaque kilomètre les signes trop voyants d'une dictature que je pensais bien plus ostensiblement oppressante ? J'ai choisi d'être plus accommodant... de toute manière, être depuis deux mois et demi en Chine et prendre réguliérement ma dose de nouvelles pathétiques en provenance de France m'a guéri à jamais de la tentation des grandes leçons.

 

En quittant la ville le lendemain pour gagner Pizhou, quatre-vingts kilomètres plus à l'est, bien des gens me faisaient comprendre qu'ils venaient de me voir dans le journal, et je n'avais plus besoin de dire que je venais de Faguo, c'était désormais common knowledge.

 

À Pizhou, durant trois jours, je me suis senti presque en famille, entouré de mille soins et autant d'attentions, escorté par une interprète, à la rencontre de lycéens et d'écoliers, m'efforçant au mieux de leur raconter ce qui m'avait conduit jusqu'ici à travers ces milliers de kilomètres.

 

J'ai ressenti une très vive émotion à voir combien ce que j'ai entrepris rencontrait ici de compréhension et d'intérêt. On a tôt fait, jour après jour, seul avec sa solitude, de petit problème en grande joie, à perdre de vue et le pourquoi du départ et l'ampleur du chemin parcouru. Les jours font suite les uns aux autres, et le fil de leur succession se rompt si aisément, à ne plus même se souvenir qu'en le remontant on trouverait, étonné, que l'on est venu de France en vélo jusqu'ici. Je crois grâce à ces trois jours avoir retrouvé grâce à eux non seulement le sens mais aussi simplement la réalité de ce que je viens de faire et qui va bientôt s'achever, par-delà toutes les ruptures de charge et les solutions de continuité.

 

Je suis ensuite reparti vers Xuzhou, escorté par un club cycliste de la ville, pour y retrouver Sophia, et passer deux jours d'autant plus agréables que je pouvais m'en remettre à elle et à ses compétences en chinois pour régler à ma place tous les détails de la journée. Longues discussions sur ce pays où elle travaille depuis six ans, sur ce que son travail au service d'un cabinet d'audit spécialisé dans les questions environnementales en Chine lui permet de voir et savoir de la situation du pays.

 

La pollution, il m'a fallu descendre des montagnes pour la rencontrer. Mais dès lors que je laissai derrière moi mes terrasses et mes lacets, impossible de ne pas suffoquer, impossible de ne pas voir et sentir, impossible de ne pas ressentir l'ampleur du drame.durant ces quinze derniers jours de plaine, il m'a fallu oublier que l'on pouvait s'orienter au soleil : on ne le discerne plus. Chaque soir je ressemblais à un mineur, la poussière cachée jusqu'au moindre repli de ma peau, chaque ride ridule ou pli se trouvant soulignés d'un trait de noir, maquillage d'une étrange espèce. La sueur coulait noire sur mes bras et mon front.

 

La province du Jiangsu est cinq fois plus petite que la France. Sa population est la même que la nôtre. Il faut y rouler pour comprendre ce que signifie une densité de plus cinq-cents habitants au kilomètre carré. Une ville de 1,6 million d'habitants comme Pizhou ne mérite même pas d'y être portée sur ma carte au 1/4000000. si la même région fait en plus office d'atelier du monde et accueille sur son sol les usines que le monde riche ne veut ni ne peut plus garder, comment le résultat pourrait-il être autre chose que ce paysage constamment voilé, ces quelques champs assaillis de toute par le déferlement des constructions et des infrastructures, ce trafic incessant, ce bruit que rien n'interrompt.

 

Ce n'est pas de ces paysages dans lesquels on se prend à vouloir flâner, c'est donc là que, pour rejoindre Lianyungang après mon week-end franco-américain, j'ai eu le plaisir de faire ma plus longue étape du voyage, 181 kilomètres, qui m'ont amené le soir à Donghai. Comme je suis assez loin de m'être acquitté du kilométrage que je m'étais assigné au départ de Pékin, je tenais à finir sur cette petite épreuve, et j'en suis fier comme on l'est à six ans de pisser un peu plus loin que ses copains, ou à treize d'être plus précoce que les autres à laisser pousser trois poils de duvet.

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Commentaires : 5
  • #1

    Charles (dimanche, 20 juin 2010 09:12)

    Meme si les mots ne suffisent pas toujours pour exprimer l'ampleur des événements(qu'ils soient positifs ou non), on est tous impatients que tu rentres pour nous faire part des experiences vecues.
    Saches que toute la famille pense à toi et que l'on est tous impatients de te retrouver.

    P.S: Je suis passé en première L

  • #2

    Bastien BEVERINI (dimanche, 20 juin 2010 21:39)

    WOOHHHH WOOOHHHOOHHOO OOOHHHH ! Ce n'est pas du coréen, mais TU L'AS FAIT ! ! ! Chapeau bas ! Savoure et reviens-nous vite ! !

  • #3

    JMR (lundi, 21 juin 2010 13:53)

    Bravo ! Bravo ! Xavier
    . Nous sommes impatients de te revoir . Une dernière chose , je ne connaissait pas tes talents de portraitiste . Tous ces visages montrent une telle impression d'une humanitési proche de nous que nous avons l'impression de pouvoir échanger avec eux . Après les visages de Turquie , tu nous montres une Chine actuelle si loin de l'imagination que j'en avais il y a trop longtemps d'années . Et c'est bien . Affectueusement
    JM

  • #4

    zia (mardi, 22 juin 2010 22:03)

    you did it !!

  • #5

    Centrifugal Juicer (mercredi, 10 avril 2013 09:24)

    This is an excellent blog post! Thanks for sharing!

Dur dur...

Jeudi 3 juin, Heze,

 

my name is why, lao-why,

 

c'est désopilant.

 

Combien de dizaines de fois chaque jour je l'entends ? Laowei ! Laowei !

 

Faudra que je me renseigne plus, je crois que ça veut dire l'étranger, le forain, le horsain, le pas-d'ici, mais je sais pas avec quelles nuances. En tout cas, c'est saoûlant !!

 

et tout laowei que je suis, une chose m'échappe : il y a encore quelques hôtels n'acceptant pas les étrangers, héritage d'une époque pas si lointaine où les seuls voyageurs étaient sous l'aile de l'agence officielle, l'Intouristà la chinoise. Soit. Mais alors, oui, alors, pourquoi, pourquoi dans ces hôtels me demande-t-on mon passeport, pour l'examiner et me le rendre en me montrant une carte d'identité chinoise, l'air désolé ? Faut-il vraiment un examen aussi approfondi pour se convaincre que je ne suis pas citoyen de la République Populaire ?

 

115 km hier, 135 aujourd'hui, mon moral revient avec la longueur de mes étapes. Rien d'exaltant pourtant dans les paysages traversés. Plus d'autre relief que cette interminable plaine à céréales. Traversée du Fleuve Jaune. Les parcelles sont plus vastes qu'en montagne, bien étroites tout de même. Oserais-je dire qu'elles sont complantées d'arbres fruitiers, au risque de réutiliser pour la troisième fois mon mot fétiche ? Complantées aussi de plantes potagères, des courges je pense, dont les rangs alternent avec les épis.

 

Ciel orageux et bas toute la journée.

 

Images de travail, dans les champs, au bord de la route, dans chaque village, et images tout autant de détente et de jeu, parties de mahjong en famille, entre voisins, jeu d'échec, de go.

 

Déjeuner à la sortie d'une usine où l'on bricolait des nouilles sur un triporteur. La moyenne d'âge des ouvriers ne dépasse pas vingt ans.

 

Pétards et feux d'artifices, partout, tout le temps.

 

Des chantiers, des chantiers, partout, on rase, on construit, on terrasse, bâtiments, routes, ponts, viaducs...

 

hier, à l'entrée de Da Ming, immense bannière à l'effigie de Deng Xiaoping, sur fond de tours verre et acier.

 

 

Vendredi 4 juin,

 

 nuit très courte, impossible de trouver le sommeil avant tard dans la nuit, certainement les conséquences de la débauche d'énergie du jour, d'autant que les heures les plus hystériquement pédalantes sont pour moi les dernières, celles où, certain de bientôt m'arrêter, je ne retiens plus rien.

 

La tête à l'envers ce matin, je vais passer la journée à me reposer, et partir tôt demain matin, j'aime mieux boucler le trajet jusqu'à Xu Zhou par deux très longues étapes que par trois moyennes. Étant donné que ce n'est pas la splendeur des paysages qui me fera avancer, il faudra que ce soit la course au kilomètre.

 

Je dépéris littéralement de ce long silence. Même la voix intérieure tarit, bafouille et se tait.

 

Je me rends compte que ces derniers quatre ou cinq jours je n'ai pas pris plus de vingt photos, la plupart à Handan, celle du vélo pompé et de son génial inventeur. L'obturateur, c'est moi, qui me referme et me replie.

 

Jusqu'à présent je tentais l'anglais dans mes ébauches de questions, je suis repassé au français... quitte à ne pas être compris, autant que ce soit dans ma langue, la langue des croissants, des croissants sans piment.

 

Samedi 5 juin, Shangqiu,

 

histoires de police chinoise, épisode troisième;

 

avant d'apprendre comment je me suis trouvé à fondre en larmes dans mon caleçon kazakh siglé Obama Yes we can devant deux policiers chinois probablement effarés, il faudra avoir lu le récit des heures précédentes et de tout ce qu'on y trouvera d'explications à ma crise d'hystérie.

 

Ça a commencé mollement ce matin, la nécessité d'avancer plus que l'envie de rouler. Mon hôtel était situé sur la route qui partait vers le Sud, direction Shangqiu. J'ai roulé une soixantaine de kilomètres, un petit vent tenace face à moi, un vent qui fait rouler à 18 plutôt qu'à 22, petit vent insidieux, fatigant, qui vient toujours rompre d'une rafale le rythme dans lequel on s'installe. Pause repas sur un marché empoussiéré, stupeur et amusement de mes commensaux.

 

Au kilomètre 62, plus de route. Elle est en chantier, il faut donc rouler sur le côté, une piste cahoteuse et poussiéreuse.

 

Au kilomètre 63, la poussière est devenue boue, grâce à une eau pompée dans un fossé d'irrigation, fétide. Et donc au kilomètre 63, je glisse, je chute sur ma gauche, brutalement, et le pédalier tombe sur ma jambe, plus brutalement qu'il n'aurait dû. Couvert de boue sur le flanc, je me relève, redresse le vélo, pour m'apercevoir que la flaque de boue est mêlée de sang, et que ça coule le long de ma jambe. Je me fais les nerfs sur un caillou, et je me dirige vers le premier arbre pour y adosser le vélo et aviser. Avec la boue, on ne voit rien à la blessure.

 

On m'a vu tomber, on m'a vu arriver, on me prend en main, on me conduit à l'arrière d'un ensemble de maisons centrées sur une cour et des ateliers, vers une pompe, que l'on branche, d'où jaillit une eau fraîche, je me rince, on va me chercher des pansements, on me propose à manger, à boire, à fumer, on me panse.

 

Puis, pendant que je mords dans ma tranche de pastèque si fraîche, on juge que le pansement n'est évidemment pas suffisant. On débouche la bouteille de tord-boyaux, le même qui m'avait valu une après-midi vaporeuse le jour du mariage dans ma montagne du Xinjiang, et on nettoie la plaie à la gnôle, à grandes lampées. Ça pique. Après, comme j'ai vu faire à Saryagash au Kazakhstan, sur ma main, on ouvre une gélule et on tamponne la blessure de la mystérieuse poudre blanche granuleuse qui s'y trouve. Lavée, la plaie est plus visible : elle est nette, pas une déchirure, un poinçonnage plutôt, le bout de métal n'a pas ripé mais percé. Mais je suis un grand gosse, j'adore mon bandage. Et je force un peu la démarche boitillante, il y a un cow-boy blessé en moi, rares les moments où il se livre et de révèle, je profite.

 

Je reste une heure, à manger de la pastèque, à refuser poliment l'invitation à passer la nuit, à discuter grâce au logiciel de traduction sur l'ordinateur familial. Ça fait plusieurs fois que je le remarque : pas d'eau courante, mais une connexion internet.

 

Je repars finalement, très entouré, pour 30 kilomètres de cette piste, qui n'en finit pas de se couvrir d'une poussière toujours plus épaisse, aussi fine que de la cendre, dans laquelle je tombe à nouveau deux fois.

 

Certes, je profite d'un itinéraire sans trop de trafic.

 

Quelques pauses, sueur et poussière en telle quantité sur mon visage que l'on me prend quasiment par la main pour m'emmener me rincer avec l'eau qui sert au mortier des maçons. Ceci dit, ce midi, l'eau pour la pâte à beignets était aussi celle pour se laver les mains. Mais bon, un beignet, c'est frit, et qui survit à un bain de friture ? Je retire de mes yeux ce mélange de poussière et de liquide vitreux auquel je m'habitue, et qui cette fois n'est pas aussi noir.

 

Au kilomètre 90, un bel étang, et enfin l'asphalte. Pendant quelques kilomètres , je roule en terre musulmane, en pleine forêt. Toutes les maisons arborent une calligraphie arabe sur le portique d'entrée. Cultures complantées toujours, mais cette fois ce ne sont plus des arbres plantés au milieu des champs, mais plutôt des céréales semées en pleine forêt, poussant à l'ombre de hautes futaies.

 

Je finis par arriver à Shangqiu, à y trouver un hôtel, à m'allonger, enfin. En caleçon, quelques minutes chaque soir, avant même la douche, premières minutes de détente.

 

Coups à la porte. Elle est ouverte avant même que j'y sois. Deux policiers, qui entrent, s'embarrassent peu de ma tenue légère et me parlent en chinois. J'assume le caleçon, s'ils ne sont pas gênés, je ne vais pas l'être à leur place. J'ai trois caleçons grotesques achetés au bazar de Saryagsh, un Obama Yes We Can, un Kazakhstan, et un CCCP marteau-faucille, heureusement que je n'ai pris ni le Free Tibet avec portrait de Richard Gere, ni le Ouïghour en force / Ouïghour nique tout. Fin de l'interlude vestimentaire.

 

Et sans rien demander, ils débutent la fouille de mes sacs. Mes sacs dégueulasses, couverts de poussière, mes sacs dont je les vois sortir des pièces aussi compromettantes que :

 

des raisins secs, une couverture de survie, un futal Lacoste ouzbèke qui tombe en pièces, des cotons-tige, un talisman kazakh, un guide Lonely Planet Chine qui exclut Taïwan de la mère-patrie, un chargeur, un sac de linge sale contenant les chaussettes les plus scandaleuses au sud du Fleuve Jaune, des câbles, du lubrifiant, un t-shirt Collège Travail, la boussole offerte par Dan, une thermos... de toute manière, je cache les documents dérobés au centre d'essais nucléaires du Lop-Nor dans la doublure de ma casquette, et la cocaïne confiée par mes partentaires turkmènes voyage camouflée en cachets d'aspirine...

 

ils finissent par me tendre un téléphone, où une voix féminine me parle en anglais.

 

Et après une ou deux minutes, pendant que continue le déballage de mes loques, épuisé de m'échiner à comprendre ce qu'ils veulent, à comprendre ce qu'on me dit, je lâche progressivement. Et sans ni comprendre ce que je fais ni vraiment le contrôler, je me mets à monter la voix, à dire que je ne comprends pas, que je suis en Chine depuis trois mois, que jamais personne n'est venu fouiller mes affaires, que je suis épuisé, que j'ai roulé cent bornes, que j'ai eu une mauvaise chute, que je suis blessé, que je suis à moitié nu, que deux hommes fouillent mes personal belongings, que je n'ai pas même eu le temps de me doucher, que je veux être tranquille, que je ne veux pas parler.

 

Et je rends le téléphone. Et pour moi la vanne est ouverte, et je me mets à chialer, de colère, de fatigue, d'hébétude, toute la journée y passe, et les précédentes avec, et toutes mes frustrations accumulées jour après jour, de ne pouvoir parler, de ne pouvoir répondre, de ne pouvoir demander, de ne savoir quoi dire, toute ma solitude et mes sourires silencieux dévalent mes joues. Je file sous la douche froide me calmer, pressé aussi d'être seul. J'hésite une seconde à pousser le bouchon jusqu'à ressortir franchement à poil, je m'abstiens, je pense que pour mes deux policiers, j'ai déjà ancré à tout jamais l'idée que les laowei sont vraiment fous. Je décide de refaire mon pansement devant eux, alors je fouille à mon tour mes affaires, pour en sortir mon couteau et le ruban de gaze.

 

Je ne sais pas ce qu'ils pensent de la situation, j'évite leurs regards. Je leur donne à lire la traduction en chinois qui m'avait tant rendu service dans le Xinjiang. Ils finissent par partir. Je m'en veux un peu de leur avoir infligé mon sketch, et puis pas tant que ça. À aucun moment brutaux ou inamicaux, plutôt affables, presque débonnaires même, et pourtant affairés à faire absolument n'importe quoi, finalement désolés. J'ai détesté toute cette scène.

 

Heureusement, je sors avaler une assiette de raviolis aux herbes amères, devant la télé installée sur le trottoir, qui diffuse de la kick-boxing féminin, une Iranienne tout en noir se prend une grosse raclée par une Chinoise. Ainsi va le monde.

 

 

Dimanche 6 juin, Xuzhou,

 

159 kilomètres : on est prof d'histoire dans l'âme ou on l'est pas, je viens de faire mon jour le plus long un six juin. Il me reste plus qu'à passer un coup de fil le 18 juin, ce sera parfait.

 

Je suis fatigué. La blessure va bien, pas d'enflure suspecte, pas de liquide vert, pas d'oeufs de mouche, il faut dire que le tord-boyaux titrait à 50 degrés, ça nettoie.

 

Route plaisante, sous l'ombre des arbres pour l'essentiel, campagne plus desserrée, plus d'espace d'un bourg à l'autre, des canaux, des étangs, une eau qui stagne, puisqu'il n'y a pas trace du moindre dénivelé. Je suis à plus de 200 km de la mer, je ne sais pas comment toute cette eau trouve à s'y écouler.

 

Pas de petit-déjeuner, pas de déjeuner, j'ai fait ma journée sur deux bâtons de glace, un litre de future cola, et trois d'eau.

 

Future Cola... Slogan : Future will be better.

 

C'est-à-dire ? C'est quoi, une promesse, une consolation, un mot d'ordre maoïste égaré sur une bouteille de soda, l'aveu involontaire que le présent ne vaut pas lourd ? M'intrigue beaucoup, ce slogan... à croiser avec la better life de KFC ? Mais sont-ce les mêmes, le future et la life ? Et seront-ils better de la même manière, et au même moment ? que se passe-t-il si ma life devient better avant mon future ? Que m'importe alors que mon future soit better ? Je n'en sors pas de cette histoire. Et comme on n'atteint jamais le future mais que toujours on le recule, pour quand est ce better ? Ou bien la better-itude de la life sera-t-elle constamment croissante, une exponentielle, de sorte que le futur postérieur sera toujours betterque l'antérieur ? Alors c'est juste au terme de ma life que je connaitrais non plus le better mais carrèment le best ? C'est tellement rageant, le meilleur pour la fin...

 

c'était plus simple avec le Cola Turka.

 

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Commentaires : 10
  • #1

    André Gennesseaux (mardi, 08 juin 2010 09:27)

    Courage Xavier, tiens bon : rester longtemps en Chine est une épreuve, mais après il t’en restera surtout les bons souvenirs.
    Et si cela peut te consoler de tes malheurs, dis-toi que tu as échappé au FEC, la monnaie réservée aux étrangers jusqu’en 1995, qui compliquait sérieusement la vie des routards.
    André

  • #2

    夏洛特格朗霍格 (charlotte, the marmotte) (mardi, 08 juin 2010 21:31)

    salut tonton, eh oui c'est moi Charlotte, et en chinois!
    Alors là, chapeau, tu as fait très fort : on vient juste avec mes parents de re-transhumer au refuge Chicken-Crest que tu te mets à te produire sur les jounneaux et télés chinoises; tu sais bien qu'au refuge il n'y a ni télé ni intenet, ni GSM....bon c'est la cata coté telecom (mais c'est toujours aussi beau) et je ne peux meme pas te voir....
    bon, le papy m'a raconté et il m'a envoyé tes interviews...:
    « Parlant de la compréhension de la Chine, Julian sans fin. Il est familier avec la Chine du 18ème siècle, mais aussi de comprendre la réforme, l'ouverture ... ... mais vraiment atterri sur le sol chinois, il est plein de surprises. La Chine avait à comprendre qu'il est une économie arriérée, la construction urbaine au service de facilités état imparfait, peut le long du chemin, il trouva que la Chine n'est pas le cas: de larges routes, des autoroutes modernes, des ressources abondantes, vaste paysage, l'économie florissante. Quand il apprit que Xuzhou est la construction d'une vitesse de 350 km de chemins de fer à grande vitesse, comparable à celle des chemins de fer français TGV, Julian a dit non à la Chine avant, il ne peut certainement pas croire cela est vrai. Il a dit que 3 mois plus tard, il a vu et entendu en Chine dire aux élèves d'écouter et de dire aux étudiants une vraie Chine »
    Alors il faut que tu m'expliques : es-ce toi qui t'es mal exprimé en anglais, est-ce ton interprete qui a mal traduit en chinois, est-ce le traducteur du papy qui marche pas????...mais le résultat final est très poétique !!!
    je te fais pleins de gros bisous (ça y est, j'ai une dent....!!)

  • #3

    les vantard(s) de Rennes (mercredi, 09 juin 2010 11:25)

    Mon Xavier, permets moi cette familiarité car au fil des lectures de ton journal nous renforçons cette intimité quasi filiale (l'épisode du caleçon y est pour beaucoup....).J'avoue t'avoir lâchement abandonné après tes premiers coups de pédales en Chine. Mais quel plaisir de reprendre le cours de tes vicissitudes cyclistes et néanmoins exotiques en diable.
    Je reste pourtant dubitatif sur ton analyse "hermétique" sur le "Future Cola" dont la conclusion m'échappe...
    En tout cas, pense à tes mollets et tes quadriceps , n'oublie pas tes étirements quotidiens.
    Banzaï
    Bons baisers de Bretagne
    Les Vantard(s) de Rennes

  • #4

    yanfei (mercredi, 09 juin 2010 16:29)

    Xuzhou entrevues avec les médias locaux vidéo Julian:

    (Xuzhou local media Julian interviews video):


    http://fashion.cnxz.com.cn/fangtan/play.aspx?id=90

  • #5

    yanf (mercredi, 09 juin 2010 16:41)

    2楼的“夏洛特格朗霍格”朋友,我不知道你能否看得懂中文。我通过google的翻译软件大体看懂了你的文字。
    我就是采访朱利安的中国记者。朱利安在中国是用英语接受我们的采访的,这里或许存在一些翻译上的偏差,但是我认为那段话是朱利安意思的真实表述。
    我真诚的希望法国朋友多了解中国,徐州和法国的圣太田市(Saint-Etienne--)是国际友好城市。希望法国朋友到中国来做客。

    朋友们可以在这个网站上看到朱利安在徐州的照片。
    (上面的文字是通过google翻译的)
    Vos amis peuvent voir sur ce site des photos de Julien à Xuzhou.(Le texte ci-dessus se traduit par google)

    http://yfpz.blog.163.com/blog/static/531950882010571128513/

  • #6

    Jean Maurice Roussel (jeudi, 10 juin 2010 14:36)

    Je suis arrivé à visionner les "une" des journaux de Xuzhou et ton long interview sur la télé locale . Tu avais de bien mignonnes journalistes autour de toi , mais je n'ai pas suivi très bien toutes tes réponses . Sinon le sens général . I need to improve still my old scolar english . Je suis très fier de toi . Je sens que bientôt je pourrai te le dire de vive voix .
    See you soon JM

  • #7

    lauremachu (lundi, 14 juin 2010 15:04)

    boouh ben xav... pas l'air d'aller fort... plein de bises pour te requinquer.

  • #8

    JMR (jeudi, 17 juin 2010 13:51)

    Depuis ce matin je sais que tu vogues vers l'est . Encore un petit parcours et tu voleras vers l'occident . Tous nous attendons ton retour pour le fêter et noue serons heureux de te sa

  • #9

    JMR (jeudi, 17 juin 2010 13:58)

    ( la suite ) .....nous serons heureux de te savoir riche de cette expérience . A bientôt donc
    JMR

  • #10

    les vantard de dole (vendredi, 18 juin 2010 18:21)

    tu as échapé aux conflits ethniques au Kazakstan,à la police chinoise ... tu tiens le bon bout !!!
    Sois toujours fort et surveille la pression de tes pneus...
    biz
    Les VANTARD'S de Dooole

Pour la petite histoire....

Mercredi 26 ou 27 mai, encore un village, j'ignore son nom,

 

 

après Tiayuan, deux petites étapes toutes paresseuses en plaine pour couvrir les 110 km jusqu'à Pingyao. J'ai connu quelqu'un qui aurait normalement avalé ça d'une traite, mais je l'ai perdu de vue.

 

Pingyao, une des rares villes chinoises à avoir conservé son enceinte fortifiée, ville qui fut riche, puis cessa si bien de l'être qu'elle a ainsi pu échapper aux bulldozers du progrès. Il faut avoir fâné depuis longtemps pour être encore beau.

 

Le charme préservé de cette petite ville n'est plus un secret de backpackersdepuis longtemps, et c'est une étonnante incursion en Tourististan que je me suis offerte deux jours durant. Tout y est, comme à Saint-Malo ou Carcassonne derrière d'autres remparts : boutiques de souvenirs et babioles alignés comme des marchands de gras de mouton au bazar de Turkmenabat, affichage et racolage en anglais, le chinglish, cette quasi-langue, plus flamboyante encore à l'écrit (vu sur la route : panneau Welcome to Jingzhong, you would like to smooth pleasure, toute proposition d'interprétation sera bienvenue), auberges avec les autocollants Routard, Lonely Planet, et autres, restaurations rutilantes, montée tarifée en haut des murailles. Tellement touristique que j'ai pu boire mon premier café depuis Pékin. D'un coup d'un seul je cesse d'être le seul étranger, j'entends même parler français, et comble du comble, certaines boutiques affichent en anglais ET français.

 

Mais je savoure de pouvoir un peu parler, deux dîners avec un couple de Français, d'un coup je me rappelle que j'ai infiniment plus de facilités dans cette langue qu'en chinois. Un vrai plaisir.

 

Les boutiques de souvenirs regorgent d'articles recyclant l'esthétique de la période Mao, vêtements, affiches, ou articles siglés et décorés de slogans, illustrés à la manière de. Dans l'ex-bloc soviétique, on trouve le même fond de commerce, mais là-bas il s'agit d'une liquidation, de quoi en retourne-t-il exactement ici ? Nostalgie, dérision, ou exotisme amusé de la part de générations nouvelles qui doivent à peine croire à l'énormité de ce que peuvent leur raconter encore les plus âgés ? Le monde dans lequel ont grandi mes grands-parents me semble parfois infiniment différent du mien, mais ici en Chine, le gouffre est entre le pays où grandit un enfant et celui de ses parents ou même de ses frères et soeurs aînés ! Que signifie la Révolution Culturelle pour un adolescent chinois ? Comment est-ce raconté, par la famille, par l'école ? La ligne officielle est de créditer, attention, c'est précis, le Président Mao de 30 % d'erreurs. Je trouve que ça fait pas cher le million de morts, mais faut reconnaître que je suis pas expert en quantification des héritages historiques... à l'exception notable du portrait immense du chairman Mao sur la place Tian-an-Men et des billets de banque, je n'ai pour ainsi dire jamais vu de représentations officielles, mais souvent des posters ou des effigies dans des lieux privés : hall d'une entreprise, cantine, commerce... est-ce le même masochisme moutonnier au coeur des Hommes qui les fait manger chez KFC et révérer les tyrans-pères-fouettards ?

 

Jeudi matin,

 

 

la pluie n'a pas cessé de la nuit, elle a même forci, le ciel est toujours aussi morne, mon gros village aussi triste. Mes vêtements sont encore humides d'hier; couverts de tâches de ce jus noir sur la route; la poussière de charbon délayée dans l'eau qui ruisselle. Un ravissement.

 

J'ai eu droit à deux visites tôt ce matin, d'abord le gars de l'hôtel venu me chercher pour le petit-déjeuner, puis la police du coin, qui a dû estimer capital de vérifier mon visa, et surtout de venir passer dix minutes à fumer des clopes dans ma chambre et me regarder m'habiller, moi, mes fringues pouilleux et mes poils sur le torse, les jambes, le visage, partout, c'est tellement étonnant. J'ai été bon client, je leur ai servi le spectacle sans retenue. À sans-gêne sans-gêne et demi, je suis hautement adaptable.

 

Je fais traîner le rangement de mes affaires, tant je suis pressé de retourner ajouter le mouillé à l'humide. Si j'attends suffisament, il sera peut-être temps de déjeuner quand je serai prêt, et j'aurais alors reculé d'autant le moment de repartir. Je me repais de musique, et je choisis celle qui soulignera au mieux mon humeur de ce matin gris.

 

J'étais parti en juillet sans ordinateur, sans musique, habité par l'idée follement romantique et infiniment naïve que je devais et saurais m'affranchir de mes gadgets et boulets modernes. Et dès la Turquie j'ai remisé ce genre de niaiserie. Et je ne le regrette pas, évidemment. D'abord pour cette raison toute simple qu'à avoir écouté en boucle les mêmes morceaux, chacun a désormais valeur de jalon pour ma mémoire, et qu'ils ressuscitent en un instant la steppe aux abords de Saryagash ou les mornes avenues de Tachkent. Aussi parce que, comme fortuitement, par une mystérieuse synesthésie, ils sont venus amplifier et faire résoner l'émotion qui m'a saisie devant tel paysage. Ma mémoire pourra saccager mes souvenirs, les éparpiller, les confondre, il restera très longtemps ces correspondances.

 

 

Le midi,

 

 

15 bornes sous une pluie régulière avant de trouver un déjeuner, petit col dans les nuages, descente à freins mouillés. Je viens d'avaler ma dose réglementaire de piments, mon nez coule, mais la ration n'était pas suffisante pour le stade d'après, les yeux qui pleurent.

 

Je me demande quel plaisir je trouve à ce genre de chevauchée, et pourtant il y en a un.

 

Face à moi un carton de bière, Kingstar. Kingstar beer offers for you Light feeeling in the mouth Very dissimilar feeling. Et oui... c'est pas rien. Il y a des traductions automatiques qui sévissent dans ce pays et qui font des prodiges.

 

J'ai en tête mes dernières discussions, celles avec Bram à Taiyuan, avec Clément et Christelle à Pingyao, je les garde et les refais, car les jours à venir vont encore être muets.

 

J'ai eu la sotte idée de consulter la presse en ligne hier, nouvelles de France et d'Europe qui oscillent entre sordide, menaçant et pathétique. Je devrais avoir la sagesse de me tenir à l'écart du robinet à nouvelles. Je crois que le dissimilar feeling de ma Kingstar est en train d'agir sur mon esprit, qui se perd dans la brume. Dans une arrière-salle quelqu'un raconte des choses palpitantes en hurlant. Je n'ai pas envie de repartir, pas beaucoup plus envie de rester.

 

Il y a tant de choses encore que je ne fais pas rentrer dans ce que j'écris. Les frustations et les découragements, les présences qui me manquent tant; des émotions qui naissent de rien et qu'on comprend à peine, le sentiment d'être étranger, laowei... et puis il y a tout ce qui se précipite dans mon crâne pendant ces heures à pédaler, la vie passée qui défile, ou plutôt qui émerge, confuse et désordonnée, par instantanés, noms, images, petits événements qu'on croyait disparus, qu'on est heureux ou consterné de savoir préservés au fond de soi, la vie qui vient, à laquelle on peut songer aussi. Il y a des idées ou de simples mots, que l'on mâche à longueur de lacets, et quelques rares instants où tout se suspend et où cesse le bruit cérébral.

 

Peut-être est-ce pourquoi j'aime malgré tout les jours de froid et de pluie, où l'on n'est plus occupé qu'à protester et crier sur son siège.

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Commentaires : 5
  • #1

    philippe du Mans (dimanche, 30 mai 2010 14:42)

    Dimanche 30 Mai :en France aussi il pleut !!! Mais dés mardi le soleil sera de retour !!j'espère qu'il en sera de mème pour toi !!! Lanzou : 23°et soleil à partir de mardi !!! Pékin : 30° !!! allez bon voyage comme beaucoup en rèvent !!!

  • #2

    Bastien BEVERINI (lundi, 31 mai 2010 22:40)

    Quelle abondance de tes écrits en ce moment... où malheureusement le temps manque tant... mais pas pour avoir de multiples pensées pour toi !

  • #3

    Parinaud (mardi, 01 juin 2010 21:14)

    comme d'hab, un peu flippé quand je lis tes paplards sur la Chine (mais tu t es pas démonté face à la présence policière). Sinon quelle joie de découvrir les réécritures que nous subirons (à notre sauce, cela va sans dire) dans nos manuels scolaires d'ici quelques années! Enjoy-ons à l'avance!

  • #4

    Nico Gegout (jeudi, 03 juin 2010 17:25)

    Allez juste un petit mail vite fait avant le 2ème déménagement qui se profile. Je lis avec toujours autant de plaisir tes récits. Allez une autre pensée pour toi, une pensée d'un autre temps où nous regardions Rolland Garros...ou nous l'écoutions pendant certains cours !!!!
    Take care et à bientôt

  • #5

    les vantard de dole (samedi, 05 juin 2010 10:57)

    tes recits sont toujours aussi palpitants...continue ton chemin , la pluie n'arrête pas le pélerin!Sois toujours fort les VANTARD sont avec toi...
    bises

China story

Mercredi 19 mai, Wutai (ville)

 

 

il y a les secrets, ce que je suis seul à savoir, comme l'ampleur de mes courbatures après le combat mené avant-hier, et il y a les mystères, ce que je ne sais ni ne comprends moi-même.

 

Comme par exemple, pourquoi ce soir plutôt qu'un autre pour le vague-à-l'âme ? Alors qu'après deux jours j'ai enfin pu me laver, alors qu'il fait si beau, alors que j'ai mangé au milieu des sourires et des questions. Alors que je me suis offert une journée de repos, vingt kilomètres pour gagner cette ville où j'étais certain de trouver une douche, vingt petits kilomètres fouetté par un tel vent que ce n'est plus seulement éreintant mais même franchement dangereux. La rafale, quand on dévale des lacets, il faudrait parfois si peu pour qu'elle appuie un peu trop, du mauvais côté.

 

Une toute petite heure de pédalage, dans l'odeur des lilas qui bordaient la route. Pas de quoi être malheureux, vraiment.

 

Mais qu'y puis-je si ce soir plus qu'un autre je me sens seul et loin ?

 

Demain soir peut-être je mangerai avec un Wallon qui habite à Taiyuan. Je n'ai plus parlé à personne depuis Pékin. Mes trois mots de chinois sont vraiment trois mots, pas plus. C'est amusant, quand mes interlocuteurs saisissent que je n'entrave que dalle, ils ont presque toujours le réflexe d'écrire : sur le sol, sur le papier, dans le creux de leur main, ils tracent des caractères : c'est ainsi que font deux Chinois qui ne se comprennent pas oralement mais peuvent toujours passer par l'écrit. Magie d'un écriture non-alphabétique, un peu comme une équation ou une portée de musique, sur lesquelles deux personnes incapables d'échanger deux mots peuvent toujours s'entendre, un peu comme si l'italien et le français s'écrivaient à l'identique et ne variaient que dans l'énonciation. Un détail encore, à me voir écrire ou tenir mes baguettes de la main gauche, systématiquement mes interlocuteurs me gratifient d'une remarque, d'une question ou d'un regard dubitatif. N'y a-t-il pas de gauchers en Chine ?

 

Tout triste que je me trouve maintenant, je n'en ai pas moins eu le bonheur d'assister à un peu de joie enfantine pendant que je mangeais : cette joie des enfants, cette excitation qui les saisit quand autour d'eux les adultes paraissent pour un temps remiser leur sérieux et délaisser leur rôle, quand les parents un court moment sont comme des amis à peine plus grands. Une fois de plus, c'est à mon vélo que je dois cet instant lumineux, vélo que chacun a voulu essayer, ce qui a mis les plus jeunes dans une transe sautillante et dansante. Je ne regrette pas d'avoir vu ça.

 

Je me sens bien seul, et pourtant, comme je suis entouré !! on m'aide, on me guide, on m'oriente, et puis surtout, on me regarde, on vient me parler, on m'interpelle, on regarde par-dessus mon épaule tout ce que je fais, ce que je lis, ce que j'écris, parfois on me touche. La sphère de l'intimité n'est pas délimitée ici comme elle l'est en France.

 

 

Vendredi 21 mai, Taiyuan,

 

 

je voulais hier faire d'une traite les 160 km qui séparent Wutan de Taiyuan, et inscrire un nouveau petit record personnel. Pour cela, il m'aurait fallu prendre la route avant 13 h, trouver d'emblée la bonne route à la sortie de la ville, et ne pas crever à 17 h 30, mon heure fétiche, celle où je déroule les tours de roue sans que mes jambes ne remarquent plus rien.

 

Au lieu d'une nuit à Taiyuan, au lieu d'une douche, au lieu d'un lit, ce fut l'arrêt vers 21 h, trop de camions, plus assez de lumière. Trois ouvriers sont venus me signifier que la baraque en ruine dans laquelle je m'apprêtais à dérouler le duvet n'était pas digne de m'héberger et que je serais cent fois mieux dans la bicoque d'à-côté, sur le sol de laquelle s'étalaient encore outils et pots de peinture. Ils se sont roulés leurs cigarettes remplies de je-ne-sais-quoi, on a échangé des jujubes confites, car je me déplace rarement sans jujube confite, et je me suis installé sur le sol de béton, dans la poussière et les insectes, volants ou rampants, au choix, bercé par le va-et-vient des poids-lourds auquel aucune fenêtre ne faisait obstacle. Je me suis réveillé avec le jour, tout étonné d'avoir pu dormir ainsi : j'ai toujours été assez doué pour le sommeil de haute voltige, il m'est même arrivé de m'endormir sur le siège du dentiste, mais cette nuit je crois avoir établi un nouveau précédent.

 

Petit-déjeuner aux jujubes et à l'eau, et hop sur le vélo à 5 h 30, ça non plus je n'avais jamais fait. Ce qui m'amène assez tôt à Taiyuan pour une sieste que je me souhaite la plus longue possible.

 

Grande ville, capitale du Shanxi, trois ou quatre millions d'habitants, gros centre sidérurgique, depuis les plans quinquennaux des années cinquante, du temps où la Chine n'avait pas encore rompu avec l'URSS et se mettait à son école. Et quelle école !!

 

transpiration, résidus de transpiration, sous-couche de crasse, poussière, fumées, cambouis, graisse, certainement un peu de bouffe, l'eau de la douche m'a soulagé d'un bon poids. C'est formidable à quelle vitesse, pas même deux jours, on perd sa bonne figure, étonnant aussi la couleur anthracite de ce qui s'amalgame au coin de mes paupières, couleur également, soyons précis, de ce que recèle mon nez.

 

Polluée la Chine ? Disons modestement, en l'absence d'informations plus fiables, qu'il ne fait pas bon rouler dans un rayon de 50 km autour de ses grandes villes. Paysage composite où ce qui fut la campagne disparait lentement, assailli par des dizaines de chantiers, des zones industrielles, des nouveaux quartiers, des villes-champignon, où l'on peut trouver des habitations troglodytiques en ruine, coincées entre un échangeur et un entrepôt. Tarte à la crème : la Chine fait peau neuve. Mais c'est si vrai et si criant. J'aimerais pouvoir discuter avec quiconque a plus de 40 ans, me placer avec lui devant n'importe quel point de vue et lui demander simplement : "qu'est-ce qui devant nos yeux a plus de 20 ans ?". entendu récemment à la télévision, à l'occasion du Salon Automobile de Pékin, la Chine est désormais le premier marché automobile mondial, bientôt le premier constructeur aussi. De mémoire, on comptait environ 100 000 bagnoles en 1980 dans le pays. Do the maths !.

 

Aperçu de quelques commerces des avenues menant au centre : immense boutique Louis Vuitton, boulangerie Maison Kayser, une franchise venue tout droit du 6ème arrondissement de Paris, Armani, Max Mara, Prada, bla bla bla... on est à Taiyuan, loin de la côte, loin des régions données pour riches, on est dans un fleuron de la Chine prolétaire, usines, gueules noires et working class heroes...un détail vu hier, pub pour un opérateur téléphone : détournement de l'iconographie "réalisme socialiste", avec robuste laboureuse et métallo jovial autant que costaud. Mais on ne brandit plus des gerbes opulentes ni des petits livres rouges, mais bien plutôt le nouveau pack multi-avantages-millenium-optimum-plus... hourra, la Chine a aussi ses pubeux, ses "créatifs", et eux aussi font feu de tout bois, comme les nôtres il y a quelques années nous avaient gratifiés de portraits géants de Staline et Mao dans le métro pour vendre je ne sais plus quoi.

 

 

Voilà, je la tiens enfin, ma sieste, deux grosses heures bien calées au milieu de l'après-midi, dans des draps propres, sur un matelas dur comme on n'en trouve qu'en Chine.

 

Après quoi je me suis inventé une panique, à base de carte bancaire qui ne marche plus, de bancomat qui trouve mon PIN code trop short et de messages d'erreur affichés en chinois. Le tout m'a occupé une bonne heure, avant de trouver un bureau de la CIBC qui m'a craché mes 1000 yuans réglementaires.

 

Ce soir je capte CCTV 9, la chaîne publique en anglais. L'actualité du jour, c'est le plan concocté par le gouvernement central pour le Xinjiang, zones franches, re-gros-paquet d'investissements dans les infrastructures, réforme fiscale. Journalistes et commentateurs rappellent les émeutes de juin dernier dans la région, et présentent sans ambage les mesures comme une réponse à ces troubles. L'actualité récente en Thaïlande ou en Grèce, abondamment traitée, a valeur d'illustration a contrario du mot d'ordre récurrent du régime : pas de développement sans ordre et harmonie. Il se trouve tout de même quelques intervenants, et ce bon Hu Jintao lui-même pour se rappeler de leurs cours de marxisme et suggérer qu'au Xinjiang comme ailleurs le mécontentement ait pu naître des inégalités induites par la croissance et l'injuste répartitition de ses bénéfices.

 

Autre sujet, la bourse de Shangaï et le développement de son marché des futures, marché à terme si mes notions sont encore bonnes, un sommet de la finance de haute voltige, volatil et spéculatif au possible. Défilé d'experts et financial analysts, les mêmes ou presque qui officient sur la BBC, CNN ou Bloomberg TV.

 

On continue le tour d'horizon d'un pays qui n'en finit pas de me surprendre : long sujet sur des expériences de démocratie directe dans certaines circonscriptions rurales, où les candidatures sont désormais libres. Long reportage filmant les débats, les professions de foi des candidats, le défilé devant les urnes.

 

Toujours le cortège de catastrophes naturelles, cette fois des inondations dans un coin, une sécheresse ailleurs. Rassurons-nous, l'Armée Populaire de Libération est à chaque fois sur le pont.

 

Cinq minutes sur une entreprise informatique sous-traitante d'Apple et Sony qui vient d'enregistrer le dixième suicide d'un salarié depuis le début de l'année... mais, mais, serait-ce possible, ici comme chez nous...

 

Rejet de l'appel de sa condamnation à mort par un ancien responsable du Parti à Chongqing, jugé coupable de corruption, concussion, liens mafieux et autres joyeusetés.

 

Visite de plusieurs jours du premier ministre américain d'origine chinoise, venu parler de développement durable, et discuter du taux de change yuan/dollar. Les USA accusent Pékin de maintenir artificiellement bas le yuan et de favoriser ainsi les exportations chinoises : problème, si le dollar est dévalué, les immenses réserves de dollars chinoises le sont d'autant. Amusant aussi, une réévaluation du yuan ferait probablement passer le PNB chinois au premier rang mondial ! Est-on prêt à vivre ce moment-là ?

 

Histoire édifiante d'un pilote de chasse chinois qui détruit en vol son propre appareil et se sacrifie pour ne pas risquer de s'écraser sur une zone urbaine, et celle d'une chauffeure de taxi à Shanghaï qui a remué ciel et terre pour retrouver les propriétaires espagnols d'un téléphone oublié dans sa voiture. Elle est pas incroyable, la vie en Chine ?

 

Voilà en tout cas comme elle va, entre deux pubs pour les dernières grosses Audi et les grasses Mercedes.

 

 

Me voilà à nouveau en ville, c'est-à-dire, comme à Urumqi, Lnazhou ou Pékin, du côté de la Chine du future market, des commodities stock exchangeet des succursales de Prada plutôt que celle des labours haut perchés. Faut-il choisir entre les deux ? Inutile cependant de dire laquelle me captive et m'émeut. J'ai beau trouver mille raisons à ce saut que fait le pays, un vrai bond en avant cette fois, ce n'est pas dans ces métropoles, aussi impressionnantes que déraisonnables, que je peux me sentir à l'aise. Je suis heureux de les avoir vues, heureux de les quitter aussi vite.

 

Je ne le découvre pas, mais le mal se confirme, il semble bien que je n'ai de goût et d'inclinaison que pour ce qui s'estompe, disparait et meurt, pour ce qui s'éteint et n'est plus que trace, pour ce qui est minoritaire ou résiduel. C'est un vieux travers, qui ne va pas s'arrangeant : donnez moi des Russes perdus en Asie Centrale et des Tatars le long de la Volga, des veilles églises grecques à Trabzon et des mosquées en Thrace, des italophones en Slovénie et des vieux Slovènes en Italie, une vallée qui parle arpitan du côté de Suse, et des Musulmans à Pékin, des Coréens à Tachkent et des Ukrainiens perdus le long de l'Amour, une maison au milieu des immeubles à Samsun et un corps de ferme dans la boucle d'un échangeur routier. Je n'ai jamais pu lire un livre d'histoire sans être de coeur avec les losers, j'adore les Russes Blancs quand ils perdent, l'Armée Rouge quand elle se fait enfoncer et la Grande Armée en retraite, Napoléon à Sainte-Hélène et Louis XVI dans sa geôle.

 

Je le confesse, j'ai été transporté par la Mosquée de Turpan bien plus que par la Cité Interdite; mon histoire, c'est celle des îles, des montagnes, des déserts, de ces lieux où l'on tient tête aux pouvoirs qui montent des plaines et des vallées. Sans surprise, l'historiographie chinoise nomme Plaines Centrales le coeur antique, le noyau autour duquel s'est constituée l'unité du pays.

 

Ce que j'aime tant ici, c'est tout ce qui ne ressemble pas, ne ressemblera jamais, à la Chine des pubs et des reportages-modèle de CCTV, un pays et des gens truculents, fantaisistes, facétieux, démerdards, éloignés de tout formalisme, libres de leur temps, capables de travailler comme de paresser avec la même sérieux.

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Commentaires : 2
  • #1

    JMR (vendredi, 28 mai 2010 15:44)

    Je pars pour St Maur dans une heure . Bien reçu ton dernier message .Les photos des paysages après Pékin sont très intéressantes ; mais j'aime encore mieux les bonnes bouilles de ceux que tu rencontres . Essaie , cen'est peut être pas facile . d'en avoir le plus possible . Comme à un certain niveau lez gens sont vraiment nos frères .
    JM

  • #2

    michel-Henri (vendredi, 28 mai 2010 21:36)

    Un bouquin à lire absolument:

    LA RUMEUR DES STEPPES, ARAL, ASIE CENTRALE, RUSSIE, de René CAGNAT

    aux éditions Petite Bibliothèque PAYOT/Voyageur.

    L'auteur connaît particulièrement bien cette région dans laquelle il vit.Il est enseignant à BICHKEK. Il parle toutes les langues du coin.

    Je te laisse méditer sur un court passage (page 210)

    Que dire, enfin, de tous ces jeunes aventuriers, parfois illuminés, parfois géniaux, qui passent dans nos ambassades -bien obligés- pour la seule partie banale de leur périple, celle des formalités administratives. Ils ne parlent peut-être pas le russe ou les langues locales, mais, un peu infirmiers, un peu artistes
    ils ont souvent un contact extraordinaire avec la population : celle des villages, celle des hauts pâturages. Sur leurs guimbardes, leurs vélos, leurs chevaux, leurs
    chameaux, avec leur aile volante et la bonne humeur de leur belle jeunesse, ils laissent partout un souvenir mi-ahuri, mi chaleureux.Dieu merci ! C'est d'eux qu'on se souviendra , c'est eux qui nous représentent auprès de ce qui compte :
    le peuple , souvent martyrisé, souvent abandonné. De cet abandon du peuple, les
    islamiste ont fait leur cheval de bataille.

    BON COURAGE

Journal

Vendredi 14 soir, Hunyuan

 

épuisé. Par une journée molle et pluvieuse. Pas une de ces pluies de tempête sous lesquelles rouler devient un jeu, mais une bruine, fine, constante, besogneuse, distribuée et étalée consciencieusement par un ciel scrupuleusement uni, gris, bas.

 

Je dors et j'oublie.

 

 

Samedi 15 mai,

 

trop de bruine hier, trop de soleil aujourd'hui. Journée sans grande exaltation. 55 km d'une ligne droite en faux plat descendant, une vraie piste. Après la visite de la pagode de Ying Xian, pas le courage de reprendre la route. Plus grand édifice entièrement en bois, 11ème siècle, posé au centre d'une petite ville de maisons basses en brique, parfaite pour y tourner un des mille téléfilms qui jour après jour, inlassablement, font revivre la grande lutte patriotique contre les Japonais. Je crois qu'il meurt autant de soldats nippons chaque jour sur les écrans chinois que de terroristes sur ceux des cyber-cafés, et c'est pas peu dire. Ceci dit, vu comme ils ont l'air méchants, les uns comme les autres, méchants, fourbes et sots aussi, c'est aussi bien. Quartiers bas d'un côté, immeubles récents de l'autre, flambants neufs, tous équipés de chauffe-eau solaires, comme tout ce qui se construit en Chine, mais aussi en Turquie déjà. Et au centre, un vrai-faux quartier traditionnel, parce que la pagode draine un peu de tourisme, alors on a tout habillé et pastiché pour faire chinois... je suis navré d'écrire un truc aussi con, mais ça fait Chinatown...

 

je manque un peu d'entrain et d'enthousiasme, je compte sur l'ascension au Wutai Shan demain pour m'en redonner. Rien de tel que de bonnes côtes pour savoir ce qu'on a fait de sa journée. Montagne sacrée, une parmi les cinq principales que recense la Chine. Montagne et religion, le duo parfait, perfect match, je verrai demain la version chinoise bouddhiste. Est-ce que ce sera aussi bouleversant que le Mont Ararat ?

 

 

Dimanche 16 mai,

 

 

ce sera pour demain le Wutai Shan. En matière de Shan, montagne, je n'ai pas été privé aujourd'hui, 70 km qui se décomposent en 5 km initiaux de plat pour la mise en jambe, suivis d'une grosse quarantaine de montée, achevés par une descente de 15. montée d'abord vive, en lacets puis en surplomb d'une gorge et de son torrent, gorge qui finit par s'ouvrir lentement en une vallée de plus en plus large, de plus en plus haute aussi. Et là encore, à des altitudes qui ne peuvent pas être inférieuresà 1000 m, sous un ciel gris et bas, sans trêve le travail de champs étroits, empruntés au lit du torrent, perchés sur leurs terrasses, labour au cheval, divers amendements épandus à la main, sarclage, binage, ratissage pour ôter les pierres.

 

Je sais et me répète que quand bien même je poursuivrais mon chemin sur d'autres continents, je bouclerais un tour du globe et le reprendrais en sens inverse, il n'y aurait pas là plus d'effort et de courage entêté que chez ces paysans, souvent âgés, souvent en couple, sur leurs terres froides et hautes. Je suis heureux de croiser cette trempe-là, elle témoigne de choses qui me dépassent, qui me sont absolument incompréhensibles, impénétrables, moi qui n'ai jamais vécu et ne connaitrait jamais l'absolue nécessité de "se nourrir du sien".

 

Le Shanxi que je traverse depuis quatre jours est aussi une terre de charbon, un pays de mineurs. J'ai sous mes yeux de quoi fixer à jamais l'image de ce que signifient travail et peine. Les corps ne sont pas ceux de la ville, plus secs, plus vigoureux, plus lents. Les visages ridés sont portés par des charpentes que l'on devine encore souples et forts. La morphologie de l'homme mûr semble être restée celle, fine et noueuse, que lui avait donnée la puberté.

 

Je suis confondu d'admiration devant ce labeur dont je me sais en tout point incapable, pas même au titre de récréation ou de jeu. Que sera la Chine quand elle aura comme l'Europe purgé ses campagnes, liquidé sa paysannerie, quand elle ne pourra plus prendre appui sur ce corps immense, vissé à sa terre mais résolu aussi à accéder à sa part de progrès ? Après tout, en France, notre plus forte croissance économique correspond très précisément aux quelques décennies de plus fort exode rural, et l'immigration qu'alors on accueille et encourage, elle n'est jamais qu'un exode rural plus lointain, depuis des montagnes italiennes, espagnoles, portugaises, algériennes... depuis... plus d'exode rural, plus de croissance ?

 

Le prof a assez causé, et il est tard.

 

 

Lundi 17 mai, au pied du Wutai Shan,

 

 

il y a trois bonnes raisons de s'infliger la montée à un col. La première, c'est la vue. Raté, dans les nuages, à discerner tout juste l'autre côté de la chaussée. La deuxième, c'est la glissade qui suit nécessairement. Raté encore, il s'est mis à pleuvoir et le froid à se faire plus mordant dès lors que je ne pédalais plus. Il me reste éventuellement la troisième, le droit de fanfaronner à racontant son exploit. Un col à plus de deux milles, avec encore de grandes plaques de neige, une lente et longue montée le long d'un torrent, entre champs, terrasses et villages perdus, puis les lacets, interminables, un col, quoi... quarante kilomètres d'ascension, sous ce ciel éternellement gris qui me prive de voir et de trop suer.

 

Beaucoup d'efforts pour une arrivée lamentable, sous l'averse, à pied car les patins de frein ne mordaient plus rien. J'ai du m'arrêter avec les pieds à 25 km/h, jolie frayeur.

 

Pas de douche et pas de chauffage, mais au moins je suis dans un lit sous un toit, après une salade de cacahuètes et viande végétale à la sauce soja et des grenouilles sautées piment-poivre de Sichuan-persil, arrosés par x toasts avec trois gars qui m'ont recueilli trempé et exténué.

 

Journée tellement dure... mais je me suis tracé cette route à dessein, plutôt que de filer sur Taiyuan par la vallée et les grandes routes.

 

Visiblement, les mêmes critères ont présidé au choix de cet endroit par les moines bouddhistes que pour les Chartreux des massifs perdus ou pour les ermites égyptiens ou syriens leurs déserts. Un vrai bout du monde.

 

Mardi 18 mai,

 

 

je me connais assez, dès demain je vais commencer à enjoliver tout ça, n'en retenir que la lumière de la fin du jour sur les sommets et la nuit étoilée au sommet du col, la joie de trouver où dormir et le goût de la bière. Alors avant tout, avant que la mémoire en fasse un merveilleux souvenir, je vais prendre le temps de noter à quel point j'en ai chié.

 

À la sortie du village, tout en haut, bifurcation, Wutai est donné à droite, où une route part à l'assaut de je ne sais quel col. Hors de question aujourd'hui de faire un mètre qui ne soit pas en pente descendante, je prends l'autre direction, qui rejoint la vallée en amont de Wutai. Je rallonge donc un peu, mais j'évite le col, tous les kilomètres ne se valent pas, j'ai payé assez cher pour l'apprendre.

Descente idyllique sur les 30 premiers kilomètres, paysage cette fois, enfin, illuminé du soleil de fin d'après-midi, chapelet de temples et sanctuaires. Étonnant ce qu'une montagne peut rappeler toutes les autres, je suis en Turquie, je suis dans les Balkans, je suis dans les Alpes, je suis dans le Shanxi.

Le scandale commence avec un premier panneau, après 30 km, qui indique Wutan à 65 km. Il est déjà 17 h, ça va être sportif pour arriver avant la nuit, qui s'installe dès 20 heures. Le drame suivant, c'est le vent, un thermique qui remonte la vallée, et qui vient ruiner ce qui aurait dû être une longue glissade triomphale et largement méritée par mes efforts d'hier. Toute côte est la promesse d'une pente, il n'y a que le vent pour déjouer cette lapalissade. Deux fois les rafales me font verser sur le côté, cent fois elles menacent de le faire encore, chaque poids-lourd qui me double ou que je croise coupe brutalement le souffle d'air et m'oblige à piloter par grands à-coups pour rectifier, pour corriger la correction... du travail d'orfèvre.

 

À pleurer de rage.

 

Mais je tiens tellement à arriver, à arriver avant la nuit, à prendre une douche, que je me débats dans le tumulte et parviens à avaler 45 km en moins de 2 heures. À temps pour tomber vers 19 h 30 sur le panneau fatidique, indiquant Wutan à 21 km, par une route débouchant sur la droite, s'engageant dans une vallée latérale ! Je finis donc une après-midi exténuante par un début de soirée aussi raide qu'inattendu, longue montée à un col sur plus de 10 km, à mesure que tombe la nuit.

 

Voilà, c'est raconté, j'en ai chié comme rarement, et comme toujours c'est rigoureusement impossible à raconter, c'est aussi clair et évident pour moi et mes jambes qu'inaccessible au récit. Quel récit d'ailleurs... Ça ne se situe pas exactement au plan des mots. Donc, c'est mon secret. Secrets, la joie de trouver l'énergie d'attaquer sur le 5ème pignon et non sur le dernier, la surprise de se trouver capable, la peur du vent la nuit, les arbres que l'on voit ployer sous la rafale devant soi, avant qu'elle nous atteigne, la rage enfantine d'être stoppé net par le vent, la seconde où l'on parvient fortuitement à voir comme la vallée est belle, la chute qui donne envie d'en découdre bien plus qu'elle ne décourage, la peur de la rafale de trop quand s'approche le poids-lourd en face.

 

Journée finie, je suis encore trempé de sueur, j'ai froid, je parlerai peut-être des temples plus tard.

 

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Commentaires : 2
  • #1

    Jean Maurice (lundi, 24 mai 2010 10:29)

    Ou toi ou moi on mélange les dates . Aussi j'ai grand peine à jalonner ton parcours sur une carte où les noms de villes sont sujets à variations . Enfin tu dois descendre vers la mer , il y aura donc moins de montées que de descentes . Mais j'imagine cela de très loin . Je sais que tes cousins TDO ont une haute condidération de tes exploits . Que de choses auras tu à raconter . J'ai imprimé et relié la totalité de tes blogs , ce sera un schéma pour que tu nous écrives une relation pittoresque des tribulations d'un citoyen du 93 en Chine .J'arrète mon bavardage et je t'envoie toute mon affection .
    JM

  • #2

    dunfinisterealautre (lundi, 24 mai 2010 10:46)

    Erreur corrigée! Le 15 mars est redevenu le 15 mai. Bises à tous!!

Se souvenir des belles choses

Jeudi 13 mai,

 

Rattrapage

 

 

j'ai en tête et au coeur tant de choses qui aimeraient trouver leur place entre quelques lignes, avant de tomber dans une des trappes du souvenir dont elles ne sortiraient, peut-être, qu'à la faveur d'un de ces hoquets de la mémoire.

 

Les peluches dans l'air de Pékin, une neige végétale et printanière, qui tombe et roule sous les roues.

 

La réparation de mon plateau voilé, le regard et le geste assurés du gars de l'échoppe, cet air de savoir exactement comment, la main sûre, le bon outil; la pression appliquée où il faut, un sourire entendu. Ce doit être le secret des hommes dont on tombe amoureux, ils ont l'air de savoir ce qu'il faut faire.

 

La nature, cruelle ou indifférente, souveraine en tout cas, ici autant qu'ailleurs, qui distribue aux uns les traits des anges et les corps robustes, aux autres les peaux d'enfants brûlées et les jambes déboîtées.

 

Une coccinelle.

 

Un tunnel à l'éclairage qui clignote, pile tu vois, face il n'y a plus que le bruit des camions derrière toi.

 

Les pentes et les lacets qu'on est heureux de trouver toujours moins raides et longs qu'on ne les voyait à leur pied ; les longues lignes droites jamais aussi plates qu'elles ne semblent et ne devraient.

 

Toutes ces fois où l'on aimerait dire tant de choses aux gens et où il est peut-être aussi bien de n'avoir su rien parler.

 

Le poivre de Sichuan qui anesthésie le palais et répond si bien au piment.

 

La rue, appelons-la "espace de convivialité conflictuelle", un bordel sans nom sur cinq files et celle que je me trace entre deux, où tout double et tout traverse comme il peut comme il veut, où personne ne s'énerve ni ne craque, où l'on a tracé des passages pour piétons sans attendre de savoir à quoi ils pouvaient servir. "tente ta chance", semblent-ils dire, mais tu pourrais aussi bien la tenter ailleurs, ou plus loin. Dans un bordel et un calme indescriptibles.

 

Réécouter la musique que j'avais entre les oreilles à Tachkent et Shimkent, me rappeler d'un coup que tout ça n'était pas qu'un rêve, que ça a eu lieu, en être soulevé.

 

Retourner cinq soirs de suite manger des nouilles dans un bouillon de viande et de champignons, où flottent un oeuf dur, une tranche de stinky tofuet deux larges poignées d'herbes, ciboule, persil ou coriandre hachés, selon les soirs. Regarder le piston qui fait du pâton les longues nouilles, sur son trépied, au-dessus du chaudron, sur la charette, en pleine rue.

 

Où les a-t-il trouvés, ce gamin qui me sourit en ouvrant grand ses yeux bleu-verts ? Sa grand-mère a eu un flirt poussé avec un maoïste belge ?

 

Belge, tiens, ne pas laisser filer l'histoire d'Anton. Anton est kazakh, d'une famille de Kazakhs du nord, convertis fin 19ème à l'orthodoxie. Son arrière-grand-père, un fervent communiste belge accouru dans les années 20 édifier la patrie du socialisme. Passent les années vingt, viennent les années 30, Staline, la démence au pouvoir et les purges, le bon belge est au moins un espion, au pire un trotskiste, il est bon pour la steppe, le voilà au Kazakhstan. J'en ai croisé une autre, kazakhe, à Almaty, qui avait un arrière-grand-père béarnais. Vous y croyez ? Moi je crois à tout désormais.

 

Rire, rire, rire et sourire sans rien forcer, à longueur de journée.

 

 

Soir, Hunyuan,

 

j'avais fait le tunnel clignotant, j'ai fait en fin d'après-midi le tunnel sans éclairage. Et comme je n'en ai pas non plus, ça fait de cette traversée du bloc de montagne une des choses les plus haletantes et terrifiantes depuis longtemps. Considérant par ailleurs les règles du dépassement sur la route chinoise (there are no rule !!!!!!), une horreur, et un pur acte de foi et d'amour envers mes frères humains. Frère humain, vas-tu charger ta conscience et ton karma du meurtre par véhicule interposé d'un de tes semblables ? Bien, personne n'a voulu finir sa journée avec de la tripe française sur le capot, et je suis sorti du tunnel, en hurlant un bon coup.

 

Après-midi, comment dire ?, exigeante. Le drame des cols chinois, c'est que non seulement j'en ignore le nom, mais surtout que, quand bien même je pourrais l'exhiber, il ne tapera jamais autant qu'un bon classique alpin ou pyréneen. Même le Puy Mary dans le Cantal, ça évoque des choses. Mais là... et c'est pas mes photos, prises d'en bas, prises d'en haut, qui suffiront à rendre la chose. Il faudra donc me croire, et admettre que ce fut d'abord démoralisant (quand le regard découvre ce qui vient), puis exténuant, et finalement jouissif. Rarement j'ai eu droit à autant de klaxons, de sourires, d'encouragements ("vas-y Poupou"). Les routiers chinois rejoignent leurs homologues turcs dans mon panthéon de la route.

 

Les quinze kilomètres derrière, jusqu'à Hunyuan, je les ai dévalés en chantant et en dansant sur mon siège. Danser sur le siège, ce n'est pas évident à expliquer. Disons que ça consiste à jouer des appuis sur le guidon pour travailler du bassin en bougeant la tête en rythme, c'est très novateur en terme de gestuelle, je crois que je tiens le move qui m'imposera sur les plus grandes scènes. Je vais parler chiffre et vitesse, parce qu'il y a un chauffard qui sommeille en moi et attend que je passe enfin mon permis pour sévir : 69 km/h, c'est la première fois. Avec mes freins tout-beaux-tout-huilés-réglés par l'Homme de Zhenghe, je me sens en confiance pour doubler les camions. Et une longue ligne droite final, du plat, où j'ai tenu à 50 km/h sur cinq bornes. Je vais m'acheter une mobylette, il y a un fan de vitesse qui s'ignore en moi. À moins que... simplement l'émerveillement de se voir capable de balancer dans la bataille autant d'énergie, en fin de journée, après un col. On découvre sans cesse les surprises de la machine. Je me sentais exténué en milieu d'après-midi, avant l'attaque du col, deux heures plus tard j'aurais affronté un ours à mains nues et fini meilleur copain avec lui tant je me sentais porté.

 

 

Lessivé, ce soir je vais diviser par deux les dix secondes qu'il me faut d'ordinaire patienter pour trouver le sommeil.

 

Avant cela, je vais continuer à mettre au coffre quelques images.

 

Ce n'est pas une image, c'est une planche de bande dessinée, l'entrée en ville, entre Lucky Luke et La chevauchée Fantastique, chaque soir, fatigué et heureux, ma parade dans la grand'rue, à l'heure où elle est pleine, de véhicules, de passants, d'écoliers, de musiques, de hauts-parleurs, de cris, de klaxons (le klaxon, en Chine, n'a pas le même usage qu'ailleurs, d'abord tu sonnes, après seulement tu te demanderas si ça valait le coup); ma joie si vive à voir s'achever ma journée de pédalage dans ce capharnaüm où tout est devenu possible, doubler à droite, remonter la rue à contre-sens, griller les feux, couper le passage... tout ! C'est mille émeutes qui se déclencheraient en France pour le quart du dixième de ce qui est courant ici.

 

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  • #1

    André Gennesseaux (lundi, 24 mai 2010 13:52)

    Xavier,

    Je ne suis pas ta mère, mais dans la mesure où j’ai pas mal d’année de plus que toi et que je t’ai connu tout petit, je peux me permettre de te faire la morale : qu’est-ce qui te prend de t’engager dans un tunnel obscur alors que tu n’as pas d’éclairage, est-ce que tu veux jouer à la roulette chinoise ?

    Ton voyage est une belle aventure qui comporte son lot de risques, il est absurde d’y ajouter des risques inutiles. J’ai fait bien des choses risquées dans ma vie, mais toujours avec un maximum de prudence, et je m’en félicite car sinon je ne serais plus là pour t’en parler (Agnès te racontera). J’évite donc de prendre des risques quand cela ne sert à rien. Par exemple, j’ai toujours refusé de monter dans le World Trade Center ou de prendre le Concorde, parfaits exemples de la folie des hommes : mes amis se sont bien moqués de moi… jusqu’en 2001.

    Vas vite t’acheter un éclairage, cela ne devrait pas être difficile à trouver en Chine, et tant que tu y es, rajoutes-y un casque et un gilet fluo, car je n’en ai jamais vu sur tes photos.

    Garde-toi, Dieu te gardera.

    André

On the road again!

Mardi 11 mai, ???, mais au moins c'est plus Zhenghe

 

 

mal de crâne, mal de crâne, mal de crâne, Doliprane, Doliprane, Doliprane.

 

Enfin parti de Zhenghe, c'est tout ce que j'en dirais, plateau dévoilé, nez rebouché, a cessé de couler.

 

Toujours du loess, plaine large, chaîne sur ma gauche, les chaînes sont toujours sur ma gauche, ou presque, le soleil aussi, plus inhabituel, pas beaucoup roulé plein ouest depuis mon départ. Je vais au monastère perché.

 

MAL DE CRANE !

 

Sieste dans l'herbe cet après-midi, quelques minutes dans l'herbe, sous les feuilles, le mal de crâne n'est pas passé, mais est revenu le souvenir d'autres siestes, peu à vrai dire, une au bord de la Mer Noire, sur un talus, une dans la campagne autour de Pavie. Le regard pour une fois braqué sur le bleu du ciel, ou rasant la terre, à hauteur de brin. On se fond dans le sol qui porte, on sent chaque centimètre de chair, et les muscles qui relâchent et s'étendent l'un après l'autre, la respiration qui appuie plus fort sur la terre, je fais la sieste, et je me sens appartenir, je me sens possédé et pris.

 

Quelques minutes et je me réveille, un paysan à la peau pleine de soleil me salue.

 

J'ai un peu moins mal au crâne.

 

Ce soir, j'ai mangé un Hamburger, la migraine est revenue, mais qu'est-ce qui m'a pris ? L'autre jour j'ai pensé croissants et café... mais hamburger ?

 

 

Mercredi 12 mai, midi,

 

à six heures la migraine était encore là, et à huit, partie.

 

Je suis de retour, le mal est purgé, fatigue et lassitude ont fait place à une énergie que je n'attendais pas. 30 km de montée pour passer de l'autre côté de la chaîne, paysage beau à déferrer un forçat (je viens de lire Souvenirs de la Maison des Morts de Dostoïevski, alors les métaphores en souffrent...). J'ai remonté un torrent, suivi les gorges, tantôt en surplomb, tantôt surplombé. Longues pauses pour tenter la photo. C'est si beau que même rater un cliché est impossible. Parfois tout est donné, y compris ces herbes sauvages qu'on écrase dans la paume et sentent si bon. Je suis aussi parfaitement exalté et enthousiaste que j'étais abattu il y a encore deux jours. Faut-il dire que je n'aime pas être malade ? Au moins cet épisode m'a-t-il offert la joie qui envahit quand se dissipe le petit mal.

 

On m'a envoyé un long et très bel entretien avec Bernard Giraudeau, paru dans Libération ces derniers jours. C'est une grande émotion de voir si justement rapportée l'expérience de la maladie, des années de vie avec et contre le cancer, de lire ces mêmes questions qu'on trimballe en fardeau, pendant, et parfois après quand est offerte la chance de vivre un après : pourquoi ? Pourquoi maintenant, que faire et qu'en faire ? Qu'en dire et qu'y a-t-il à comprendre ?

 

J'ai eu tant de moments depuis quelques années, des instants, parfois des heures, et même parfois plusieurs semaines durant, où les réponses me semblaient limpides. Des instants comme des secousses qui saisissent la chair et font frémir l'âme, instants de pure évidence, qui parfois se prolongent en une joie qui persiste. La réponse, telle qu'elle s'impose alors et peut tout dissoudre jusqu'aux larmes, tient en si peu de mots, et si plats. Je vais donc en chercher d'autres et me fondre dedans. Répondre que, après ma maladie, dans mes moments de grâce, je sais désormais que " finalement, ce qui constitue l'ossature de l'existence, ce n'est ni la famille ni la carrière, mais quelques instants de cette nature, portés par une lévitation plus sereine encore que celle de l'amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible coeur". De cette nature ? De quelle nature ?

 

C'est le mystère de chacun, et ça peut être aussi ce dont je suis comblé depuis mon départ et déjà bien avant : le frisson qui traverse le corps quand tout n'est plus que pure conscience d'exister et d'appartenir.

 

Peut-être certains savent-ils cela convoquer sur commande, faire refluer l'agitation de l'esprit qui recouvre tout, à tout instant se laisser emplir par le fourmillement des perceptions, percevoir chacune, et finalement une seule, la vie. Je n'ai pas cet art, il m'y faut le concours de la chance et des circonstances. Et ici, aujourd'hui, chaque heure, chaque effort, chaque regard porté sur ces montagnes que prennent d'assaut les champs et le printemps, les gestes, les visages et les yeux, tout ce que je traverse et qui m'entoure, tout me porte à cette joie de vivre.

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Commentaires : 5
  • #1

    François TdO (lundi, 17 mai 2010 08:30)

    Coucou Xavier, je voulais laisser un petit message et dire bonne chance pour la suite. Même si la fin du voyage approche à grandes roues (faute de pouvoir dire à grands pas), il reste encore beaucoup de kilomètres à faire, beaucoup de paysages à voir et beaucoup de personnes à rencontrer.

  • #2

    lauremachu (lundi, 17 mai 2010 15:38)

    j'ai enfin pris le temps de lire, bravo pour ces textes passionnants, émouvants et drôle (un charisme de commissaire européen : je la ressortirai) Profite bien de la fin de ton voyage (déjà??) et au grand plaisir de te voir très bientôt. J'espère que tu ne te sens pas trop isolé, en tout cas ici, on (je) pense à toi.
    XXXx

  • #3

    chris et jp (mercredi, 19 mai 2010 11:12)

    Cher Xavier, comme d'habitude lecture passionnée et émouvante de tes très beaux textes. Que les pensées de tous tes amis et familles te donnent des ailes pour arriver au bout de ce magnifique périple. Prends tjrs bien soin de toi et sois prudent jusqu'au bout. très grosses bises de nous 2

  • #4

    Jean Maurice (mercredi, 19 mai 2010 14:54)

    Au pays baqsue , à l'occasion du mariage tu n'as pas été absent car beaucoup se sont intéressés à ce qu'on appelle un exploit .Courage pour ces derniers tours de roue , nous attendons que tu nous dise que tu vois la mer ; Nous l'avons vue du haut de la Rhune pour moi c'était la première fois que je pouvais y monter. Affections JM

  • #5

    Léa S (mardi, 25 mai 2010 10:58)

    Salut Xavier,

    Plein de pensées d'Egreville où comme d'habitude on a fait une petite fête d printemps!
    La dernière fois, tu y étais venu en vélo sous la pluie et là tu parcours d'autres routes bien plus audacieuses! Merveilleux! On a bien pensé à toi!
    Plein de moments d'éternité !Plein de courage pour boucler ton tour!
    Au travers des km, je t'adresse un tonitruant "AAALLLLLLLLLEEEEEEEZZZZZZZ", version stade de foot! On est avec toi!
    des bisous d'un coin de campagne!
    lea

Je suis malade...

Vendredi 7 mai, Zhenghe,

 

 

je passe mon temps à célébrer deux miracles qui président à mon voyage depuis le départ : jamais malade, jamais en panne, et ce malgré la conjonction de tous les facteurs les plus propices. Et donc de m'émerveiller de tant de solidité, la mienne et celle des vélos tchèques.

 

Me voilà ce soir avec une crève de première catégorie, et un vrai souci sur le vélo. Pour la crève, ce sera l'affaire d'un peu de repos, et d'ailleurs le personnel de l'hôtel m'a procuré thé, bouillie de céréales et cachets, avec un air d'inquiétude que j'ai tâché de rassurer. Pour le vélo, je ne sais pas trop. Le grand plateau est voilé, après un choc violent contre un mur... oui, c'est le problème du vélo couché, il porte son triple plateau tout en avant : si je heurte quelqu'un, on rejoue Massacre à la Tronçonneuse, ou bien le jeu de la planche et de la scie sauteuse, et si je m'élance glorieusement contre un obstacle, c'est cette pièce cruciale qui encaisse.

 

Le gars qui me conduisait hier m'a fait comprendre que pour qui possède l'art du marteau bien tempéré, ce ne serait pas un gros problème, on verra. J'ai autant peur de m'y risquer moi-même que de confier ma Rolls à un des mille réparateurs de vélo qui, en pleine rue, prolongent inlassablement la vie de vieux machins à roues. Aucun doute quant à leurs talents, une réticence malgré tout à ce qu'on attaque mon Max à coup de masse...

 

le moral n'est pas au mieux, sans que je puisse dire qui de l'oeuf ou de la poule... je crois que la crève l'a emporté aussi parce que pour la première fois je roule sans nécessité impérieuse ni calendrier. Que je fasse 50 ou 150 km dans la journée n'a guère d'importance, de telle sorte que c'est un peu de flemme ou de découragement qui l'emporte souvent. Et là-dessus un temps qui hésite entre canicule, orage, violent vent froid : coups de soleil, coups de froid, nuits humides sans la douche salvatrice...

 

avant-hier soir j'ai écouté une série d'émissions consacrées à Nicolas Bouvier : à lui des mois de dépression coincé à Ceylan, à moi un pauvre rhume qui me bloque à Zhenghe... je n'en finis pas de me confronter à l'indépassable référence.

 

Samedi 8 mai,

 

c'était cocasse encore hier, d'inscrire sur le carnet du voyage la page insolite et follement romantique de l'étape forcée pour raison médicale, mais aujourd'hui, trois rouleaux de PQ plus tard (pour se moucher, hein, la tourista ne passera pas par moi, je digère tout, même si j'avoue ne pas avoir tenté les brochettes de pénis de mouton ou celles de cocon de vers à soie), ça commence à me faire bien moins rire. Ça t'a une de ces gueules, de passer la journée au lit dans une chambre d'hôtel à Zhenghe, où tu n'as d'ailleurs aucune raison d'être, vu que c'est bien trop ouest pour la route de Xi'an... et dehors, ça tombe heureusement ceci dit, le temps se fait plaisir, à coup d'orages et de tempête... si je décidais de croire aux signes et aux conjonctions d'événements, je dirais peut-être qu'une puissance a comploté pour que je fasse pause :qui sait si je n'évite pas ainsi un vrai et grave accident inscrit au grand livre du destin ? Y avait quoi à la page de ce samedi ?

 

Je n'ai pas vraiment trouvé comment repousser l'ennui au long de ces heures vides. J'ai profité de mon passage au cyber-café (où se poursuit le gigantesque massacre de terroristes que je déplore à longueur d'articles depuis la Turquie mais qui semble-t-il ne justifie aucune protestation officielle ni tentative d'y mettre fin... un carnage, au couteau, au fusil, à la main, tous les moyens sont bons, dans des labyrinthes virtuels, pour mettre à mort ces malheureux... je n'en peux plus d'être le témoin impuissant de ces horreurs ! Et quand c'est pas ça, c'est des elfes, des ogres, des orques et des morts-vivants qu'on dessoude... j'aime bien les jeux vidéo, c'est un monde limpide et simple, ou le bien est démarqué du mal sans nuance emmerdante et où les personnages féminins ont des seins hallucinants et des longues jambes, c'est beau comme une chambre d'ado !), bref, passage au cyber-café et révision soigneuse de mes notions lointaines d'histoire chinoise, pour bien m'en remettre en tête les moments les plus croustillants :

 

  • alors, t'es plutôt Grand Bond en Avant ou Grande Révolution Prolétarienne Culturelle ?

  • Bah, je sais pas, la seconde est nettement en tête pour l'émouvante beauté de ses slogans et la destruction du patrimoine culturel (ah ! Les Quatre Vieilleries, et hop que je te dynamite le temple, hop que je te brûle des millénaires de manuscrits, et hop que je te fais fondre et que je brise... sublime, du dadaïsme en actes, merveilleux)

  • oui, mais quand même le premier est un tel triomphe à l'heure de décompter les victimes, entre 20 et 60 millions, saisissant, non ?

  • Évidemment, c'est grandiose comme un incendie de Rome ou une retraite de Russie, mais quel génie dans la GRPC, imagines-tu, tout de même, des villes entières en proie à la guerre civile, armée et fonctionnaires du parti les armes à la main face aux Gardes Rouges... pour peu que ce soit chorégraphié avec sensibilité, le spectacle est sans égal.

  • Oui... enfin, une guerre civile c'est une guerre civile... le GBA, c'est revivre à l'échelle 10 la beauté de la collectivisation stalinienne, les villageois qui se gavent de leurs dernières bêtes plutôt que de les laisser à la commune, les perquisitions pour dénicher les récoltes qu'on cache. C'est aussi toute la poésie de la planification et des statistiques bidonnées.

  • Tu veux dire... comme annoncer par gloriole et enthousiasme révolutionnaire que les récoltes dépassent même les objectifs du plan, dissimuler la maigreur des rendements réels, et être imposé en nature par l'Etat sur une base fiscale qu'on a inventée ; être donc obligé de livrer tout le grain et mourir de faim droit dans ses bottes prolétariennes ?

  • Oui, tout ça... et la suite, la famine, les convois de réquisitions attaqués par les gueux, la troupe qui tire, ou qui refuse de le faire et sera fusillée à son tour. Comme en Ukraine, vois-tu, mais là je te parle de la Chine : 5 millions de morts là-bas, peut-être jusqu'à 60 ici.

  • Tu trouves pas des fois que Staline est très sur-estimé, Mao c'est quand même la classe d'au-dessus !

  • C'est pas faux... et puis Mao, c'est aussi 15 millions d'étudiants et de lycéens envoyés à la campagne apprendre la life. Faut aller chercher du Pol Pot pour trouver mieux !

  • C'est clair ! Lol !

  • Tu sais, on n'arrivera pas à trancher, c'est indémèlable : disons pour nous en sortir qu'il n'y a pas à choisir, les deux sont liés, tu sais. La grandeur de celle-là est déjà en germe dans le génie de celui-ci ! Laissons-là notre controverse par trop rhétorique, et allons nous fendre la poire avec les meilleures blagues du Petit Livre Rouge : tu connais celle du Tigre de Papier et de l'impérialiste puant ?

 

Bon, je laisse à leurs débats stériles mes deux camarades, qui ont au moins ont la chance de ne pas être seuls.

 

Heureusement que le portrait du chairman Mao figure sur les billets et surveille la place Tian-An-Men, et que la Chine a gardé son drapeau rouge, sans quoi rien depuis mon arrivée ne saurait me faire croire que je traverse ce même pays dont me parlent aussi ces pages d'histoire.

 

A part évidemment l'Italie, qui donne cette impression trompeuse d'être née telle quelle, de l'inspiration d'un dieu bienveillant et d'un peintre paysagiste, et de ne devoir jamais changer, Italie du Nord que je connaissais déjà bien, il n'y a pas un seul des pays traversés qui fut ce que j'en attendais. Mais nulle part plus qu'ici en Chine un tel grand écart entre ce que je vois et ce que je pouvais attendre et prévoir.

 

Je ne pensais certes pas trouver la Chine telle qu'elle était à la mort de Mao, comment ne pas savoir quels changements vit la Chine, on ne parle que de ça ou presque d'un bout à l'autre du globe, et j'ai même des élèves retour d'Alger qui m'expliquent très sérieux que là-bas il n'y a que des Chinois. Des changements, oui, mais ce que je mesurais bien mal, c'est que c'est sur l'épaisseur d'une trentaine d'années que cette mutation s'est déjà faite. Les gens de ma génération, ici, n'ont rien connu que cette Chine qui n'en est déjà plus à expérimenter sa transformation, mais à l'approfondir, à la généraliser, à l'étendre à ses provinces intérieures. Croissance de 10 % annuels depuis 20 ans ou presque, do the maths, mais surtout, une erreur de perspective à corriger : la croissance chinoise, c'est bien loin d'être le made in China expédié à travers le monde, c'est d'abord l'immobilier et le BTP. Et ça se voit !! et je dis pas ça parce que la China Communication Construction et ses salariés sont mes potes à la vie à la mort, partout des infrastructures superbes, rutilantes. Construit à la va-vite et qui vieillira mal, me souffle-t-on, mais est-ce bien différent chez nous...

 

et l'autre idée avec laquelle j'entrais ici : la Chine, une dictature policière ! Plus discrète et subtile en tout cas que le Turkmenistan ou l'Ouzbekistan. Alors oui, il paraît que 30 000 personnes travaillent à surveiller Internet. Hier je n'ai pas pu accèder à une page wikipédia intitulée "propagande de la République Populaire de Chine"... et, scandale, pas d'accès à Facebook... à vrai dire, ce qui frappe le plus, ce n'est certes pas la présence policière, c'est bien pire chez nous, mais plutôt la façon dont le pouvoir martèle ses mots d'ordre : la société harmonieuse, l'unité nationale, une forme de fierté que nourrit la tranquille certitude de devenir sous peu la première puissance mondiale. La CCTV, le France Télévision local, possède un canal en anglais, et ça mérite le coup d'oeil.

 

Les modèles sont à chercher du côté de chez CNN ou BBC, avec encore qui traîne dans un coin du studio et des phrases un je-ne-sais-quoi de la voix de son maître, les images obligées et les longues citations de Hu Jintao et Wen Jiabao. La parole morne, un charisme de commissaire européen, une référence pour la forme au socialisme, noyée dans un discours plat et froid, gonflé aux bons sentiments de commande. Un déluge, une avalanche de bons sentiments, à regarder cette chaîne, on croirait presque que le moteur premier de la Chine, c'est le bénévolat, le volontariat et le dévouement de chacun envers tous. La palme de la générosité et de l'altruisme revenant sans discussion à l'Armée Populaire de Libération, sur tous les fronts, et notamment le secours aux victimes du tremblement de terre.

 

Et constamment une façon de prendre le monde à témoin de chaque succès, triomphe et progrès du pays, une invocation constante du passé et de ses legs et gloires pour mieux souligner le grand retour de la Chine à la place qu'elle occupait au Moyen-Age, la première. Deux exemples : un clip à la réalisation somptueuse, intitulé made in China, succession de vignettes consacrées aux héros des grandes réalisations récentes, les ouvriers du chemin de fer Paris-Lhassa, une équipe de biologistes chercheurs sur le OGM, un linguiste spécialiste de littérature comparée de l'université de Shanghaï, un athlète, j'en oublie, slogan, "ils sont le made in China", visiblement il y a ici des conseillers en communication qui connaissent parfaitement leur métier. Deuxième exemple, un clip extrêmement sensationnaliste (putassier ?) sur le tremblement de terre dans le Qinghai et les opérations de secours : slogan final "restez connecté pour voir comment la Chine gère le tremblement de terre " (how China copes with the quake), ou comment répondre aux critiques internationales sur la gestion du précédent grand séisme, dans le Sichuan, et faire d'une tragédie un spot à la gloire du régime et de sa très grande sollicitude. Autre point, la région frappée est à population tibétaine, alors chaque jour, bien montrer au monde la parfaite entente et coopération entre les peuples qui font la Chine (tiens, ça me rappelle le Xinjiang et le musée de d'Urumqi), l'effort fait pour rebâtir les temples et monastères bouddhistes, et les discours officiels de crouler sous les hommages aux religieux et à leur aide précieuse. Y a pas à dire, la Chine c'est l'harmonie.

 

L'harmonie, et des spots de pubs destinés aux investisseurs, vantant des zones industrialo-portuaires tentaculaires. Ça, c'est le petit quelque chose en plus qui achève de dire que l'Europe et son déclin qui l'effraie sont très loin.

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  • #1

    André Gennesseaux (lundi, 17 mai 2010 11:21)

    Bonjour Xavier.

    Un commentaire tardif, maintenant que nous te savons rétabli, pour te dire que je compatis à tes malheurs. Etre malade loin de chez soi est horrible. Je donnerai le bonnet d’âne aux médecins états-uniens qui ont carrément refusé de soigner ma femme quand ils ont su qu’elle était enceinte ! Les chinois, au moins, ont essayé, mais avec leur médecine traditionnelle : pour ce que tu avais, ils nous ont donné du venin de serpent. L’as-tu essayé ? Pour nous l’efficacité a été toute relative, sans doute les microbes d’aujourd’hui ignorent-ils les traditions et la politique, et nous avons finalement dû recourir à nos modernes antibiotiques occidentaux.
    Bonne santé pour la suite, et si tu es fragile de la gorge, méfie-toi comme de la peste du réglage excessif de la climatisation chinoise : en été il vaut mieux mettre ses habits d’hiver pour ne pas s’enrhumer.

    Un grand merci pour ce journal en direct, superbement écrit et illustré, qui nous permet de partager ton voyage au jour le jour. Il y a des moments où j’aimerais être à ta place.

    André

7. Après Pékin

Mardi 4 mai, une ville minière cernée de montagnes,

 

 

j'ai quitté Pékin avant-hier, déjà dans une touffeur estivale qui s'est installée en quelques jours à peine, chassant sans transition un hiver qui n'en finissait plus.

 

La reprise, comme les précédentes fois qu'il a fallu retrouver l'engin après un arrêt prolongé, est pénible. À en juger par ce que quinze jours de repos peuvent faire à mes muscles, je me dis sans peine que j'aurai tôt fait une fois rentré de perdre le bénéfice de cette année sur la route.

 

Bref...

 

Pékin est une ville tentaculaire, en sortir est l'affaire de près de 50 km, et encore je ne l'ai pas traversée de part en part, mais pris plein ouest au départ d'un appartement situé sur la lisière est du 3ème périphérique, le 3ème de six anneaux enserrant la mégalopole.

 

Pékin, si parfaitement plate, s'étend dans sa majesté horizontale à l'est de montagnes, montagnes dont j'ignore encore le nom, mais je me fais fort demain matin de le demander, car j'apprends jour après jour à goûter mon immersion linguistique : j'assume chaque fois plus facilement ma condition de benêt, répondant à tout amorce de discours par mon éternel sourire crétin. Donc, demain, je montrerai la montagne, je sourirai, et le premier mot qui vient sera le nom de ma chaîne, doit bien y en avoir des mers et des fleuves qu'on n'a pas baptisés autrement...

 

montagnes sans nom pour l'heure, qui réduisent de moitié les distances journalières. Je m'étais habitué aux piémonts dans le Xinjiang, au boulevard qu'est le Corridor de Hexi dans le Gansu. Ici rien de tout ça : c'est bien simple, je ne comprends rien à ce massif, on le dirait né d'un caprice de la divinité du secteur. Je ne repère pas la moindre orientation générale des reliefs, l'abime est sur ma gauche et trois lacets plus loin sans que je sache par quelle diablerie le voilà droite. On me dirait que je tourne en rond depuis trois jours, je serais prêt à le croire : sous ce ciel opaque le soleil n'est plus un repère. Le relief lui-même est déroutant : rien de familier dans le profil de ces sommets, acérés, tranchants, aux pentes étonnamment fortes. C'est miracle qu'une rivière ait trouvé à couler dans un dédale pareil et que la route puisse par moments, entre deux cols, en épouser le cours compliqué. Il semble qu'ici les montagnes naissent et s'érodent selon des lois qui n'ont pas cours ailleurs.

 

Je roule donc dans un paysage que je n'imaginerais pas ailleurs qu'ici, un paysage étonnamment fidèle aux images toutes faites avec lesquelles on entre en Chine. Ce qui tient lieu de fond de vallée, souvent réduit à quelques dizaines de mètres de largeur, est scrupuleusement mis en culture, parcelles qu'on mesurera en ares plutôt qu'en hectares, toutes encloses de murets de pierre sèche, complantées d'arbres, en fleur, labourées à l'araire que tire un âne ou parfois le paysan lui-même, ensemencées à la volée. Partout de la fumure, en monticules sur la terre, apportée dans des hottes, des rameaux aussi, que l'on brûle. Sur les pentes, inlassablement, on a gagné, à force de terrassements étagés, un peu de terre encore. Ces terrasses avalent et domestiquent jusqu'aux pentes les plus fortes, et l'on imagine sans mal que si une plante pouvait y pousser, c'est falaises, surplombs et à-pics que l'on mettrait en culture. Dans les Alpes, les Balkans, les Chaînes Pontiques ou ici, rien de plus banal que des terrasses; et rien non plus qui parle mieux de la peine obstinée des hommes, de l'inépuisable labeur. C'est une image de continuité, de transmission, d'enracinement dans un sol qu'on ne choisit pas, qu'on maintient et transmet. Combien de fois plus de pierres et de terre a-t-on charrié ici pour manger et vivre, qu'ailleurs pour une Grande Muraille ou une nécropole ? (se pourrait-il que le ressort du grand bond en avant de la Chine soit le peuple des terrasses, prêt aux exodes, aux exils, aux usines et aux mauvais salaires pour enfin échapper aux murets et à la terre ?)

 

Paysage sévère, sans horizon, que la neige n'a pas délaissé depuis longtemps, les herbes jaunies et couchées en portent encore la marque. Paysage minéral, aride que colore la frondaison naissante d'arbres épars, tâches blanches, roses, ou nappes de vert tendre et lumineux. J'y cherche en vain la prairie grasse et molle où m'étendre après un col : pas de sieste dans la rocaille.

 

Le temps comme le relief est déroutant, le vent s'est levé avec force aujourd'hui, et je ne parviens pas même à saisir sa direction, tantôt ses rafales prises de front manquent de me faire tomber et m'arrêtent, tantôt il souffle dans mon dos, et il me semble alors être poussé avec bienveillance. Les trois derniers jours étaient estivaux, étouffants et secs, aujourd'hui ce fut averses, parfois violentes, pluie froide. Pékin me paraît infiniment loin, et cependant je n'ai pas roulé bien plus de 200 km. Le pays paraît vide, concerné de bien loin par les taux de croissance affolants qui bouleversent la Chine utile.

 

Une journée infiniment difficile, les cinq premiers kilomètres, dès la porte de l'auberge (faut-il dire auberge, comment nommer ces chambres-dortoirs sans sanitaire ?), en côte raide jusqu'à un premier col, sans sommation ni échauffement. Bloqué ensuite entre midi et trois par un déluge qui m'a surpris à quelques centaines de mètres d'un abri placé là par la Providence. Peu de distance avalée, beaucoup de fatigue, un réglage de câbles de frein dans la pluie et le vent, journée ingrate. Et pourtant journée qui s'achève contre toute attente avec un ciel qui se déchire enfin, ciel d'après la pluie, lumière qui perce in extremis et vient frapper la montagne, en éclaire un versant, embrase enfin la végétation qu'elle prend dans son faisceau. C'est une beauté qui vient tout racheter, qui efface toute fatigue et me fait courir sur un tertre pour y trouver un point de vue plus saisissant encore. Je trouve à manger, je trouve où dormir. Dans le réfectoire, un planisphère, centré sur la Chine, je pointe du doigt mon trajet. Ce soir il me paraît dérisoire.

 

Hier j'ai appris la mort de Jacquy. M. Romain présidait le comité de la Ligue contre le cancer en Seine-Saint-Denis. Sans lui, sans son accueil et son enthousiasme, rien n' aurait eu lieu, ou pour le moins pas de si belle façon. Ma tristesse m'a accompagné toute la journée. Je n'ai pas de mots, ni pour moi ni pour personne à l'heure de se confronter à ça. Je me souviens seulement avoir ressenti intimement, malade, que la mort cesse d'être un problème et une question au moment même où elle nous emporte. La belle affaire ! Il n'est donc plus là, plus là pour les siens, plus là pour ce que la vie offre, mon retour se fera sans lui. Je songe le jour durant, dans la peine, celle des muscles et celle du coeur, à son sourire. Journée en deuil. On sait que rien de ce qui existe ne dure, que tout va à sa perte ou à sa mue, et pourtant comment consentir à perdre et laisser partir ? La question me hante : s'agit-il d'un de la beauté d'un paysage qu'on efface à coups de pédales, d'un ami qu'on rencontre et qu'on a si peu de chances de revoir un jour, ou bien d'une lumière qu'on aimerait figer mais qui décline, c'est toujours la même déchirure, seule varie l'intensité de la douleur.

 

 

Jeudi 6 mai, midi, au pied du Xiaowutai Shan, petit mont Wutai ?

 

On devrait toujours passer sa nuit au sommet plutôt qu'au pied d'un col. Ma journée a débuté par une longue rampe descendante, vingt-cinq kilomètres d'une pente qui n'exige pas le frein, que je parcours sans effort à 30 km/h.

 

Le paysage s'est ouvert, le relief est lisible, à ma gauche une chaîne de sommets encore enneigés, coiffés de glaciers, sur ma droite une large plaine, où les champs eux-mêmes ont trouvé à s'étendre avec plus d'ampleur. Des ravines creusent le sol, et l'on habite (-ait ?) des abris creusés à même les falaises qui découpent ce sol compact et friable. Sous le doigt il se dissoud en une poudre infiniment fine, que la pluie d'hier change en boue épaisse. Le voilà, le loess, sol si fertile que la Chine lui doit ses siècles d'histoire si peuplée.

 

Soir, Zhenghe (ou bien est-ce Yuxian ?),

 

 

voilà enfin un hôtel, une douche et un vrai lit, un peu d'intimité aussi, après quatre jours à macérer dans la sueur et la poussière. L'eau qui ruisselle de mon crâne sous le pommeau et coule sur mes lèvres est salée. Comme on devient vite crasseux, et comme on cesse vite de le savoir !

 

Après-midi poétique. J'ai rencontré sur la route un compère qui m'a jugé assez aimable pour décider de me prendre sous son aile. Au volant d'un de ces véhicules qu'on ne croise qu'une fois sorti de France, en Italie déjà ils sont nombreux : tricycle motorisé avec plate-forme arrière, cylindrée dérisoire, la bête de somme de nos temps à essence. Il y en a partout, ils crachent une fumée atroce, ils toussent, certains roulent à l'électrique (le PC chinois a décidé que c'était l'avenir, une nuée de véhicules électriques et un courant produit majoritairement au charbon, cherchez l'erreur...), ils transbahutent tout ce qui se peut transbahuter, vivant ou inerte. Le sien, il avait une façon unique de le chevaucher, sourire conquérant, avec à ses côtés un gros haut-parleur de quai de gare qui grésillait de la variétoche chinoise. Sur le crâne, un casque à visière piqué dans une manif ? Un héros de la route, Mad Max dans le Hebei. Comme souvent d'autres, il vient rouler à mes côtés, sourire, et après deux regards échangés, constat d'incompréhension langagière, il me suggère de faire la route avec lui.

 

Pendant les 10 premiers km, je roule accroché par la main à la rembarde arrière. Voilà du 30 km/h pour pas cher, c'est un attentat contre toute notion de prudence, mais on se marre tellement, lui, moi, les gens qui passent, que s'en priver eut été bien con aussi. Puis il s'arrête, et on embarque cycle et cycliste sur son mulet déjà surchargé. Je fais assaut d'incompétence pour ficeler le tout, et je m'assois sur un carton de sauce soja. Et nous voilà quittant la route, car nous entamons la tournée de bleds poussiéreux où nous allons livrer tout et n'importe quoi, principalement n'importe quoi évidemment. Je me dis que ces villages, je les vois rarement à vrai dire. Pékin, 200 km à vol d'oiseau, est infiniment loin. Le revenu rural moyen est le tiers de celui des citadins, certes, chiffre qui ne dit rien ou si peu du gouffre qui sépare la métropole gonflée au capitalisme d'état que j'ai quittée dimanche de ces bourgs débraillés. Gros villages qui eux aussi bruissent de tout commerce, de tout trafic, villages qui sont tout sauf figés, et qui de tout le pays furent les premiers à sortir de la chappe collectiviste quand la première réforme de Deng Xiaoping fut d'autoriser les marchés ruraux. Mais, évidemment, ici ou ailleurs, le destin des campagnes n'est pas de jouir les premières des fruits d'une prospérité qui leur doit beaucoup.

 

Arrivée en ville, comme souvent, coup de fil à X, le bon copain qui parle anglais (ou l'a fait croire à son pote pour se la raconter un peu), copain à qui il faut causer dans le portable et dont je comprends si mal les belles phrases. Ce soir nous finissons une fine équipe de 8, 9 ou 10, en quête d'un hôtel. Je suis un prince, on porte mes affaires, on me traduit, on s'assure que j'ai bien compris que la clé permettait d'ouvrir la porte et le robinet de faire couler l'eau, on me signale les interrupteurs, numéro de téléphone en cas de moindre souci. Je proposerais bien qu'on aille tous manger ensemble si je n'étais si fatigué et si pressé de me doucher. Je leur demande s'ils se connaissaient les uns les autres. Non, c'est le seul souci de me filer le coup de main qui les a réunis. Moi, j'ai fini par tout accepter, mais tout de même il faudra que je prenne le temps de savoir pourquoi sous tant de cieux on rencontre tant de générosité.

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    les vantard de dole (mercredi, 12 mai 2010 17:21)

    Ta littérature est toujours aussi captivante ,ton périple touche bientôt à sa fin (?!?)Courage et sois toujours aussi fort,ce que tu fais aujourd'hui aucune bête au monde ne le ferait....!!!!
    bises à toi,nous te lisons toujours avec impatiente .

    Les VANTARD'S de DOLE

6. Gansu

Vendredi 9 avril, Jiayuguan,

 

je suis arrivé ici hier à la descente de mon camion. Ravi d'avoir quitté le Xinjiang où Internet a été coupé depuis les émeutes de juin dernier à Urumqi, et de pouvoir retrouver le fil des échanges et envoyer ce que j'ai pu écrire durant ces deux semaines de silence.

 

Je me suis couché hier soir extrêmement fatigué et bien sceptique quant à mes chances de reprendre la route ce matin. Question tranchée par le ciel. Je me réveille ce matin sous une tempête de neige. Il semble que le temps est plus fou encore que le vent. En moins d'une semaine je serai passé de – 10° à 35° pour revenir à – 10°. est-ce ça qui m'épuise ? Est-ce le cumul des jours et des longues lignes droites ? Est-ce le fait d'interrompre le fil du trajet par ce saut à Pékin ? Quoi qu'il en soit, je me sens épuisé, peut-être aussi par l'intensité des choses vues et vécues depuis deux semaines. J'essaie de mettre au point une suite pour le temps qui me restera en Chine. Je suis assez captivé par le pays pour vouloir profiter jusqu'au dernier des quatre-vingt-dix jours qui m'ont été alloués, jusqu'à fin juin donc. Et les envies ne manquent pas. Mais comment faire le tri ? Comment reconstruire un itinéraire qui ne soit pas strictement de l'errance ? Je penche pour le moment pour un triangle Pékin-Shanghaï-Xi'an-Qinqdao (oui, un triangle à quatre côtés, je fais ce que je veux). Shanghaï, je scandalise tous les Chinois que je rencontre quand je leur dis que je ne pense pas y passer, je ne cesse de voir la ville à la TV, l'expo universelle va s'y ouvrir début mai; Xi'an, ancienne capitale, c'est entre autres le site de l'armée enterrée, immense nécropole d'un empereur inhumé avec des milliers de sculptures de soldats l'escortant dans le domaine des morts, et Qinqdao, ancienne colonie allemande avec églises néo-gothiques, ce sera le port d'embarquement pour Inchon.

 

Depuis l'épisode iranien, j'ai appris à accepter qu'un kilomètre à moteur ne valait pas moins qu'un autre à pédales. Mais qu'il est dur de relancer la machine une fois son cours interrompu.

 

Et toujours cette neige que le vent du nord plaque sur la ville !

 

Je vais consacrer ma journée à dormir, que faire de mieux ?

 

Il y a à cinq kilomètres à l'ouest de la ville un fort qui constitue le point le plus occidental de la Grande Muraille. Je me trouve donc à l'entrée de la Chine historique, là où elle cesse et où commence le domaine des sables et des barbares. Pas moyen par ce temps de songer à aller contempler le seuil. Je suis frustré, comme à chaque fois qu'il a fallu renoncer à un détour, à une visite. Je découvre mois après mois qu'il n'existe pas de voyage complet, au terme duquel on pourrait prétendre avoir vu et connu. On ne fait qu'effleurer, parcourir la surface des choses, même à la lenteur d'un vélo pris en plein vent. On n'épuise rien, et même le lieu vu en décembre n'est pas celui qu'on ne connaîtra pas en mai. On trace un minuscule sillon, on contemple un détail du tableau, on renonce heureusement à embrasser le tout car ce n'est pas de notre ressort, ni d'ailleurs nécessaire à rien. Qu'on me pardonne de vouloir insister là sur le parallèle manifeste qu'il y a entre le trajet qu'on parcourt et le chemin de vie qu'on mène. Sur l'un comme sur l'autre, on vit parfois d'infimes moments qui recèlent en eux le secret de choses plus complètes, on renonce à tout embrasser et à cette condition seulement ce qu'on saisit, le peu qu'on peut saisir, vaut plus et contient plus que le tout à la source duquel on l'a puisé.

Au moment même où je réalise un rêve qui me projette bien au-delà de ce dont je me croyais capable, tout m'enseigne et me signale mes propres limites en même temps que la possibilité d'une infinie liberté dans le cadre même de celles-ci. Vraiment, c'est étonnant la plénitude et les dimensions dont on peut approcher alors même que nous nous débattons, comme on s'agite sur des pédales et un cadre, dans les étroites bornes des quelques dizaines d'années dont on nous fait crédit, du mètre et quelque qui sépare nos yeus de nos pieds et des quelques heures que l'on peut vivre quand on a cessé de boire.

Faculté d'imaginer, infinie, faculté de désirer, infinie, faculté de ressentir, infinie.

 

Que se passe-t-il dans certaines de ces rencontres tellement imparfaites que souvent elles se passent de mots ? Devant l'eau surgissant du désert ou la montagne sortant de la mer ? Devant la beauté créée de rien ? Toutes les intelligences à l'oeuvre dans les gestes ? Devant tant de rires ?

 

Je suis épuisé mais tellement heureux de faire partie de tout ça, de pouvoir en être le témoin et un infime acteur.

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  • #1

    JMR (samedi, 08 mai 2010 18:00)

    Je viens de te lire et j'imagine ta peine ; nous pensons tous à toi qui réalisera bientôt ton défi. Je pars demain pour le pays basque . Ce sera un moment où nous retrouverons tous . Tu y sera présent .
    Affectueusement JM

  • #2

    Louise (lundi, 10 mai 2010 14:15)

    De nombreuses pensées pour toi. Tu me fais rêver avec tous ces beaux textes.J'espère que cette triste nouvelle n'est pas trop douloureuse, je sais combien tu appréciais cet homme.
    Des bisous, Louise.

5. Turpan

Lundi 5 avril,

 

ça fait deux semaines aujourd'hui que j'ai quitté Almaty. J'ai dû abattre près de 1500 km depuis. Et j'ai changé de monde.

 

Aujourd'hui, j'ai attrapé le printemps à Turpan. Au bout de dizaines de kilomètres de rocaille et de poussière, immense oasis où je vois pour la première fois une végétation d'un vert intense, tranchant avec toutes les nuances de gris et marron de la roche. Ma route est aussi un voyage dans le temps, je me déplace de saison en saison autant que de lieu en lieu, et chaque endroit traversé porte le nom du mois où j'y fus. Turpan sera donc un début d'avril, le vert tendre d'arbres miraculeux. L'endroit est le plus chaud de Chine, l'air ambiant a bien pris 15° depuis le piémont des Bohroro Shan avant Urumqi.

 

Je suis ici à plus de 100 mètres sous le niveau de la mer, au milieu de vignes dont on fait du vin et assez de raisins secs pour un milliard et trois cent millions de Chinois. Pour arriver ici, aujourd'hui comme hier, je n'ai quasiment fait que me laisser tomber le long d'une route perpétuellement en pente douce sur 200 kilomètres depuis Urumqi. Est-ce de savoir que je suis à l'un des endroits les plus profonds de la Terre, il me semblait kilomètre après kilomètre m'enfoncer dans des entrailles. Longé un torrent qui va se perdre dans ce trou dont il n'a aucune chance de sortir, la gravité est implacable. Tout son flot sera évaporé ou capté pour l'irrigation avant que se soit posée la question de se trouver un débouché.

 

Turpan est très majoritairement ouïghoure, et je suis frappé par la différence avec Urumqi, ville principalement Han. Apparence, habillement, mais aussi démarche, port de la tête et jusqu'à la façon de rire ou sourire, les uns ne sont pas les autres. Il me semble aussi saisir pourquoi les empereurs chinois tenaient à peupler leur sérail de concubines ouïghoures.

 

J'ai devant moi un millier de kilomètres de désert, et la perspective m'assomme un peu ce soir. Il me faut être à Pékin dans à peine plus de 10 jours, je crois donc que je vais commencer à tester les journées mixtes, mi-pédalage mi-stop. Avec la noria de ces petits camions Dongfeng à plate-forme arrière découverte, je trouverai bien une âme charitable.

 

Je suis sorti marcher dans la ville après la douche qui me purge de deux jours de poussière et de sueur. Bourgeons, feuilles naissantes translucides, fleurs, boutons, air doux, Turpan a son printemps plus tôt qu'Urumqi. J'ai trouvé à manger dans le bazar. J'ai peine à croire que je suis dans le même pays qu'avant-hier à Urumqi. Scènes qui me rappellent Damas, dédale d'échoppes, vendeurs ambulants, hommes en prière, femmes plus ou moins voilées, enfants jouant dans la poussière. Les Ouïghours, qui ont en chemin adopté une langue turque et l'islam, sont nés de la fusion entre des tribus mongoles et des habitants indo-européens du bassin du Tarim, auxquels se sont agrégés tous ceux que les caravanes de la Route de la Soie ont amenés s'établir ici. Pour résultat, cette foule de gens croisés ce soir, dont je serais incapable de décrire le type, les uns ont la peau très foncée, les autres très claire, certains ont les cheveux ondulés et clairs, d'autres noirs et très lisses, certains les yeux bridés, d'autres les ont en amande, certains foncés, d'autres clairs. N'eussent-été mon appareil photo et ma dégaine inimitable de touriste français, à côté de certains, j'aurais pu passer pour autochtone...

 

Je me suis assis manger goulûment une galette au beurre et aux oignons. Un gamin qui jouait avec son ballon, tout morveux, tout souriant, tout goguenard, est venu se planter devant moi, se marrer et pointer son doigt vers mon appareil photo. Et alors que je n'osais endosser à fond mon rôle de touriste et mitrailler tous ces gens au marché, je lui ai filé l'appareil, et lui s'est fait un plaisir de déchaîner le flash, de braquer chacun et chacune, s'attirant sourires et réprimandes des uns ou des autres. Du coup il m'a prêté son ballon, fair enough ! Le petit saligaud a pas poussé la fraternité à partager la galette avec moi, mais on s'est bien marré, sa petite gueule et la mienne. Ses petites mains de gosse étaient atteintes de je-ne-sais-quelle maladie, et il m'a fallu rassembler toutes mes meilleures raisons pour décider de rire avec lui plutôt que de pleurer. Ma meilleure raison étant que je n'ai aucun droit d'en être plus malheureux que lui, et que pitié ou tristesse auraient été une insulte à son énergie et à sa joie.

 

Je me sens épuisé ce soir. J'espère beaucoup de la nuit qui m'attend. Le vent, qui a soufflé sur mon côté droit toute la journée, le côté sur lequel je reçois aussi la morsure du soleil, le vent me fait l'effet d'une gifle, d'une secousse incessante. J'en ai fini de l'épreuve du froid et du gouffre qu'il creuse au fond du ventre, de la bête qu'il réveille et qui exige d'être nourrie. Mais pour autant je n'en ai pas fini de ce face-à-face avec les éléments, partie toujours perdue, puisque c'est toujours moi qui suis claqué le soir, jamais le vent. Ce qu'on peut se sentir dérisoire à pédaler face à un vent qui fait tournoyer les pales d'une bonne centaine d'éoliennes immenses ! Bon, je vais dormir, je vais mettre la fatigue sur le compte de la pression atmosphérique, que je n'ai jamais connue aussi élevée, puisque je suis à 140 m sous le niveau de la mer ! Et demain tout ira bien.

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    gabriel (vendredi, 07 mai 2010 09:44)

    Salut à toi l'avaleur de KM.
    Heureux que les mots qui ne parlent quà l'intellect soient devenus une expérience vécue. JING-SHEN !!
    @ bientôt

4. Tourisme à Urumqi

Samedi 3 avril

Aujourd'hui je fais du tourisme. Je suis arrivé hier dans la grande banlieue d'Urumqi, après ma plus longue étape depuis mon départ des Lilas. 158 kilomètres, à 20 km/h de moyenne. On aimerait être un pur esthète perché bien au-delà de la vanité de ce genre d'exploit chiffré, je n'en suis pas, mon exploit me dévore de fierté et de contentement. Pensez donc : ça représente tout de même 4 cm sur ma carte au 1 : 4 000 000 ! donc ce matin, je vais peinardement rouler jusqu'à Urumqi, y visiter le musée d'histoire régionale, où sont exposées notamment des momies tokhariennes. Tokhariennes ? Elles ont été retrouvées dans la région fin 19ème par des archéologues britanniques et allemands, en parfait état. Et, stupeur de nos pilleurs de tombes, les sujets emmaillottés présentaient un physique européen : peau et cheveux clairs, taille élevée.

 

Tout le travail archéologique, épigraphique et historique effectué dans la région a permis par la suite de pointer la présence de populations de langue indo-européenne jusqu'au 10ème siècle, les Tokhariens, dont on a même pu déchiffrer la langue et retrouver quelques oeuvres poétiques. Bouddhistes pour la majorité, chrétiens nestoriens pour les autres, on leur attribue un rôle de passeur entre les mondes indien et centre-asiatique et l'Empire chinois, et de fait les sources chinoises mentionnent ces barbares aux yeux clairs, et même dans d'étonnantes représentations les donnent à voir, tout plein de poils et de fureur brute dans le geste et le regard.

 

Il est passé du monde dans la région depuis, mais le long du chemin, j'ai croisé des gens que j'aurais pu prendre pour des Tatars ou des Turkmènes, aux yeux bleus tellement mystérieux. Les enfants des momies ? En tout cas les Ouïghours les plus militants en ont fait leurs emblèmes et porte-étendards, un peu comme les Kazakhs l'ont fait de l'Homme d'Or, une cuirasse complète et superbement ouvragée retrouvée dans une sépulture scythe.

 

C'est une idée toute faite de plus qui s'effrite, celle de la Chine empire du Milieu enfermée dans son splendide isolement jusqu'à ce que les Européens en forcent la porte au 19ème siècle. La Chine depuis des siècles, comme l'Europe à l'autre bout du continent, absorbe, digère et assimile les apports et les influences, venues d'Inde, d'Arabie, du Proche-Orient ou de la grande steppe centre-asiatique qui met la Hongrie à portée de cheval de Xi'an, l'ancienne capitale.

 

Ça et tout le reste, il me semble en quelques jours avoir rectifié une erreur monumentale : la Chine n'est pas un monde clos et impénétrable, un énigme gardée par un mystère, ce n'est pas cet univers diamétralement autre, qu'on ne pourrait espèrer déchiffrer qu'aux prix des efforts d'une vie. Je suis heureux, j'ai ramené la Chine dans mon monde.

 

Je pensais avant de partir que le voyage à vélo allait me donner les dimensions du monde. Sur bien des points, je parcours un monde plus petit et plus mêlé que je ne le pensais.

 

Mes 158 kilomètres hier, je les ai faits alors que la veille au soir, tard, j'avais banqueté seul. Décidé à profiter d'une soirée entière et d'un peu de confort, je suis entré dans un restaurant d'allure élégante, et ai tenté de passer commande. On m'a proposé d'écrire en anglais le nom des ingrédients voulus : j'ai donné chicken, soup et beer, moyennant quoi j'ai vu arriver une marmite sur un réchaud, pour au moins quatre convives, d'un poulet aux légumes, deux steaks grillés (je crois que beer est devenu beef) et une gigantesque soupière de potage épais, ainsi qu'une puis deux bouteilles de bière Wusu. Je n'avais comme d'habitude rien mangé d'autre dans la journée que les biscuits, noix et fruits que je glane en route. Je ne crois pas avoir fait pareille orgie depuis très longtemps. J'avais peur d'être plombé le lendemain, et je me demande à l'inverse si tout cet apport ne m'a pas permis au contraire d'avaler les kilomètres aussi aisément.

J'étais heureux hier, car il m'a semblé pour la première fois sentir ce que m'a longuement expliqué Gabriel, mon médecin chinois favori : le barycentre du corps se situe l'épaisseur de trois doigts sous le nombril, tout s'organise autour de ce point. Hier, ayant légérement incliné ma position sur le siège, jouant du relévement du bassin pour donner une impulsion supplémentaire au pédalage, il m'a semblé percevoir comme une évidence que toute mon énergie fusait et provenait de ce centre. Les jambes n'étaient plus qu'un levier et un prolongement, l'impulsion et la force sortaient du ventre. D'un coup mon allure n'était plus la même, la fatigue bien moindre pour les muscles des jambes et le frottement bien moins pénible pour les articulations du genou. Je n'ai d'ailleurs ce matin ni courbature ni tiraillement, sinon peut-être aux abdominaux, mobilisés activement pour ledit mouvement de déhanchement, qui est semblable à celui qu'on effectue en qi gong.

 

 

Samedi 3 avril, suite,

je trouverai tous les dérivatifs et tous les faux-fuyants pour ne pas admettre que je me suis cramé hier et que je me suis trouvé ce matin sans ressort aucun. J'ai fait dans la peine les 35 kilomètres qui me séparaient du centre d'Urumqi.

 

J'y suis, je déguste une bière belge, trappiste triple fermentation, abbaye de Westalle. J'ai craqué, je me suis rué sur ce que mon Lonely Planet présentait comme LE bar à étrangers de la ville, packed with backpackers, english-speaking staff and free wifi. Une fois encore, mon guide me fout dedans, pas de wifi, pas plus que ne marche la connexion dans ma chambre d'hôtel.

 

Donc, j'ai choisi, mais était-ce un choix, de ne pas aller plus loin que le musée. Quelles excuses ? La route ce matin était absolument atroce, 35 km de zone industrielle, autoroute bondée, trafic de plus en plus dense à l'approche du centre, j'ai eu le sentiment d'enchaîner les 15 derniers km de l'A6 avec un tour de périph'. Le tout sous un ciel gris et bas, et dans les vapeurs de toutes les pollutions qu'on peut additionner les unes aux autres. Voilà au moins un point sur lequel mes attentes ne sont pas déçues : la pollution de l'air. C'était proche de l'irrespirable. Je ne me suis pas vu me faire la sortie de ville après avoir survécu à l'entrée. Ça plus un trio de VTTistes chinois qui m'ont escorté sur 15 bornes et qui tout gentils qu'ils étaient m'ont brisé le moral en me doublant en souriant pour prendre des photos : oui, je suis si chargé et si lourd que ma machine infernale et mes jambes et même je-ne-sais-quelle force obscure que je me suis découvert dans l'abdomen n'y peuvent rien.

 

La ville est immense, tentaculaire, et elle n'affiche qu'un peu plus de 2 millions d'âmes, une broutille, eine Kleinigkeit... que sera Pékin ? Que seront celles qui s'annoncent à 5, 10 ou 15 millions ? Je me sens comme groggy, sous le choc de ce que je découvre. Almaty, avec à peu près la même population, fait figure de chef-lieu de canton un peu assoupi. "plus c'est mieux" semble dire chaque détail de l'urbanisme: plus de buildings, plus de trafic, plus de commerce, plus d'enseignes, plus de bruit, plus de pub, plus de passants, plus d'écrans géants, plus de tours de verre, plus d'échangeurs et de ponts routiers, plus de signalétique, plus de signaux, plus de signes... comme à Istanbul, beaucoup d'enseignes en cyrillique. Asymétrie significative, nulle part à Almaty je n'ai aperçu des inscriptions en chinois, sinon sur le fronton d'une chambre de commerce. Les uns fabriquent, les autres importent et vendent leur gaz. Autre différence qui me frappe, aucune trace de propagande, sinon quelques clips à la gloire de l'armée populaire à la télévision, pas de portrait du Boss comme il y avait sans cesse ceux de Berdymukhammedov, de Karimov et de Nazarbaïev, pas même un petit Mao, sauf sur chaque billet de banque, c'est bien le moins...

 

J'ai trouvé le musée, je ne peux m'empêcher d'être fier de ne pas m'être encore une seule fois perdu depuis mon entrée dans le pays, chaque carrefour, chaque bifurcation est un acte de foi, un coup de de dé qui n'abolit pas le hasard, un regard au soleil pour y trouver ce qui doit être le sud. Mais c'est partout la même logique qui préside au tracé des routes et à l'agencement des villes à leur croisement. Le cardo et decumanus des Romains s'applique ici aussi. Alors jusqu'ici, ma boussole interne ne m'a pas trahi, et ce sentiment de surmonter une difficulté a priori démesurée m'aide à me sentir non pas en terrain familier, mais au moins dans un univers que je décode. J'aime bien ce truc un peu animal, très animal même, qu'est le sens de l'orientation. Qui tient de la mémoire de l'espace, d'une géométrie intuitive, d'un sens des proportions et de la dimension, d'une observation qui n'a pas besoin d'être réfléchie, et qui par enchantement fait choisir juste entre gauche et droite. Je me grise parfois de me sentir oiseau sur mon vélo. Un oiseau certes qui ce matin, comme une autruche ou une poule n'avait pas même la force de voler.

 

Trouvé le musée, visité le musée donc. Une merveille de musée, signalétique trilingue, mandarin-ouïghour-anglais, muséographie imaginative et éclairante, à faire rougir les responsables des musées poussiéreux de Tachkent et Almaty. Musée d'histoire du Xinjiang, tout un programme ! À gauche une section ethnographique consacrée aux cultures des différentes nationalités officiellement recensées dans la province, quatorze, à droite les galeries retraçant des millénaires de présence humaine dans la province. Et là, comme à Tachkent et Almaty, c'est toute la poésie de l'historiographie vaguement dérivée du marxisme version matérialisme dialectique le plus pesant qui s'offre à lire. Une histoire faite de stades de développement, de conditions objectives, de forces productives, une histoire qui fleure bon son déterminisme. Une histoire aussi qui est toute entière commandée par la nécessité hautement patriotique d'expliquer les origines par la fin, de justifier aujourd'hui par hier. Axiome : le Xinjiang c'est la Chine, ergo le Xinjiang a toujours été la Chine, le Xinjiang est donc aujourd'hui plus que jamais la Chine, quod erat demonstandum, et quiconque pointe là un raisonnement circulaire fait du mauvais esprit anti-patriotique ! Et donc de panneau en panneau, on apprend comment le Xinjiang a toujours été ce qu'il est aujourd'hui et qu'il ne pouvait pas ne pas devenir (puisqu'il l'a toujours été, est-ce clair ?) : un creuset de peuples cohabitant harmonieusement sous l'égide bienveillante et civilisatrice du pouvoir chinois, oeuvrant conjointement au lent mais sûr développement des forces productives, préparant donc objectivement siècle après siècle les conditions objectives du passage au communisme (ou bien au capitalisme, sait-on seulement où on en est ici ?). C'est beau, c'est beau comme du Jdanov, c'est beau comme une histoire de France écrite fin 19ème pour chanter la lente émergence d'une France éternelle qui elle non plus n'avait jamais cessé, depuis la Gaule, d'être toujours-déjà ce qu'elle devait être.

Et mauvais esprit mis de côté, la richesse des collections est fabuleuse, à l'image d'un territoire vit passer tous les chamanismes, le christianisme, le bouddhisme, l'islam, et même le judaïsme. Fresques, pétroglyphes, épigraphie, calligraphie, art funéraire, statuaire, un éblouissement. Une section à part est consacrée aux momies, aussi bien conservées et aussi frappantes que celle, égyptienne, que l'on peut voir au Louvre. Ressemblant un peu aussi à Otzi, le chasseur du néolithique que l'on a retrouvé il y a une quinzaine d'années prisonnier des glaces depuis 8 000 ans dans la montagne tyrolienne. Un visage surgi des sables du temps et du désert et que l'on peut contempler, difficile de trouver plus efficace et plus troublant en matière de memento mori.

 

La section consacrée aux minorités recensées dans la région est plus classique, voire vieillotte dans sa conception, série de vitrines présentant costumes et attributs typiques, accompagnées de commentaires rendant hommage aux mérites de chaque peuple et à la place irremplaçable qu'il tient dans l'harmonieuse mosaïque qu'est le Xinjiang, sous l'égide juste et bienveillante du Parti Communiste Chinois, amen. Le procédé frise la grossiéreté, qui met quasiment sur le même plan les 9 millions de Ouïghours et des populations résiduelles de Tadjiks, d'Ouzbeks, et d'autres plus anecdotiques encore, au nombre de quelques milliers. Dans le tableau, une surprise : 20 000 Russes et 10 000 Tatars vivent ici, officiellement reconnus comme minorité, ayant donc droit à leur salle. J'aurais aimé pouvoir photographier les vitrines et les textes qui les accompagnaient. Renversement complet de perspective : vu de Chine, l'exotique, c'est le Russe, son christianisme orthodoxe, ses vêtements et ses rideaux brodés, ses couverts en métal, ses danses. Photo d'une Babouchka, légende: " typical Russian old woman ".

j'ai effectué ma visite en compagnie d'un Serbe débarqué le matin de Shangaï, parlant avec un fort accent américain. Mais je l'ai déjà dit, plus rien ne m'étonne. Ça m'a offert le plaisir de parler un peu russe, comme parfois dans les stations-service, habituées au passage des routiers kazakhs.

 

Rencontre et discussion le soir avec Hiroshi, qui me calcule grâce à ma sacoche de vélo : " you're a cyclist ?". c'est le patron du Fubar où j'ai dégusté ma Westmalle Trippel. Il est japonais, a grandi à New York, a ouvert ce bar il y a 8 ans. Il me dit que l'endroit est merveilleux pour qui aime faire du vélo. Il est fier de tenir un des rares endroits où Han et Ouïghours viennent manger et descendre des coups ensemble. Il me désigne d'un coup d'oeil les deux flics en civil qui surveillent un établissement du coup un peu suspect. On parle de l'Asie centrale, et du flux de Kazakhs qui viennent ici acheter tout et n'importe quoi. On a créé, me dit-il, des magasins et des marchés conçus pour eux, où tout est en russe, et où les prix sont deux fois ceux offerts partout ailleurs. Il me parle des émeutes de juillet dernier, de la ville quadrillée par l'armée, des rumeurs, qui circulent encore, et d'autant plus facilement que les autorités ont coupé internet dans toute la région, et qu'au juste personne ne sait démêler le vrai du faux. C'est samedi soir, le bar accueille deux D.J. Nigérians, qui jouent les B-Boys devant un public qui se pâme devant autant de coolitude. Moi, j'ai décidé que plus rien ne me dériderait, alors pourquoi pas des Nigérians embauchés par un Japonais dans un bar à Urumqi ? D'ailleurs mon guide me signale un excellent restaurant créole ouvert par un gars venu de Curaçao, Antilles néerlandaises... on croit être arrivé au bout du monde, le monde vous a précédé, depuis des milliers d'années.

 

Je quitte la ville ce matin, péniblement pour les premiers kilomètres. Puis après un goulet entre les montagnes, où passent les voies du chemin de fer, l'autoroute et ma nationale, c'est la lente descente vers la dépression de Turpan. Tout l'air du Xinjiang septentrional s'engouffre dans le corridor, fait tourner le plus vaste champ d'éoliennes que j'aie jamais vu (plus c'est mieux...), et transforme ma journée en régate. Il me semble être à voile plutôt qu'à pédales, j'abats 45 km sans poser pied à terre, poussé. La sensation ravive en moi le très vieux souvenir de la main de mon père dans mon dos lors de lointaines promenades en forêt à vélo.

 

Le paysage après Urumqi change nettement : plus de neige, plus aucune végétation de quelque forme, même symbolique, le désert est devant moi, minéral, montagneux. En fond de vallée, des oasis, vivant d'une eau qui n'est pas puisée mais drainée depuis les montagnes par de longs conduits souterrains, infrastructure plusieurs fois millénaire qui fait encore vivre les villages que je traverse. Je croise des lacs salés, immenses étendues plates, éblouissantes de blancheur, même sous ce soleil étique qui perce à peine l'air saturé de poussière.

 

À chaque arrêt, à chaque pause, toujours cette même gentillesse et cette curiosité bienveillante. On m'offre à boire. Ce soir je m'arrête dans un village où je croise un groupe d'étudiants à vélo. Ils me prennent sous leur aile, nous dormirons dans le même dortoir, mangerons ensemble, et tâcherons de discuter un peu. Ils étudient l'art de la taille du jade, et chacun porte autour du cou son chef-d'oeuvre. Avec eux comme avec les ingénieurs de la China Communication Construction, je découvre l'envers d'une réplique qui marchait invariablement dans tout pays : désigner un objet et dire d'un air entendu " made in China", partout synonyme de cheap, bas de gamme... mais je suis maintenant au pays de médinechaïna, ici le sourire entendu, c'est celui d'un amusement teinté de fierté de leur part à me voir débarquer ici avec la moitié de ma cargaison qui effectue son voyage retour vers le pays qui l'a vue naître.

 

Mon livret avec les photos de la famille et des amis fait son office. Mes soeurs sont belles, ma wife est belle, mes amis sont cools. Au pays de l'enfant unique, avec mes trois soeurs, je fais sensation. Je dirais que je suis polygame je ne paraitrais pas plus curieux.

 

Je suis heureux. J'oublie de le dire. Je suis tellement heureux. Chaque heure de repos est un délice, et tant d'heures sur le vélo sont fascinantes. Je suis souvent abruti de fatigue, de vent, de soleil, trop crasseux, trop puant, trop assommé pour mesurer les choses, mais que me reviennent un instant mes esprits et je ris sur mon vélo, d'une joie que rien ne ternit ni n'altère.

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3. Première rencontre avec la police chinoise

Jeudi 01 avril

 

Il y a tant à dire, et les trois derniers jours m'en ont si peu laissé le temps. Aujourd'hui, au kilomètre 75, alors qu'il restait environ 2 h de soleil avant la venue brutale du froid, alors que je n'avais, comme je m'y habitue, aucune idée ni d'où j'étais ni de combien de kilomètres me séparaient de la prochaine ville, au kilomètre 75 a surgi derrière un replat un riant paysage urbain, hauts buildings, échangeurs routiers, arches, panneaux. J'ai renoncé à ma moyenne et à mes efforts pour rattraper les deux jours d'arrêt forcé dans la montagne, j'ai aperçu la possibilité d'enfin profiter d'une soirée à l'arrêt, douche, vrai repas, quelques pas en ville enfin propre, du temps pour écrire, me couper les ongles, me raser, paresser un peu... et reprendre le fil de mon récit, que je me suis promis, cette fois, de faire plus régulier.

 

Je suis parti lundi matin de mon camp de base de la China Communication Construction, sous un soleil encourageant, après ce qui fut somme toute un week-end de pause, samedi et dimanche sous la neige, mariage, visite de chantier, roupillon, causette, leçon de chinois... j'ai repris la route là où je l'avais laissée, attaque de la montée finale au col, 7 km pour passer de 1400 m à 2100 m, du 10 % donc, que comme un grand couillon j'ai fait sur le petit pignon parce que, semble-t-il deux jours d'arrêt m'avaient suffi à oublier dans quel sens actionner le levier de changement de vitesse. Il m'a fallu attendre d'être au col lui-même pour comprendre pourquoi mes jambes peinaient tant ! Superbes lacets, avec une vue vertigineuse sur le chantier du viaduc. Juste derrière le col, un immense lac perché à plus de 2000 m, entièrement gelé. (voir photos)

 

J'ai roulé 25 km le long de la rive, aperçu un chalutier pris dans les glaces, et passé une bonne heure à bricoler le vélo auquel s'étaient conjointement attaqué le froid et la boue. Il m'a fallu des trésors de perspicacité et d'acuité dans l'observation pour comprendre que si les vitesses ne passaient plus, c'était parce que la glace avait littéralement avalé rainures et créneaux du pignon : la chaîne glissait dessus. Il m'a fallu resserrer la moitié de mes boulons, le froid ayant apparemment fait se rétracter le métal de tous les tubes que compte mon engin. Pour la glace, une lueur de génie m'a fait sortir un des cinq briquets offerts par les ouvriers de la China Communication Construction, pour les boulons, la clé alène (d'où, mais d'où donc vient ce mot ? Et d'ailleurs, comment ça s'orthographie ?). Pour la fin d'après-midi (ou bien est-ce le début de la soirée, je suis un peu perdu dans les fuseaux horaires, entre l'heure au soleil, l'heure officielle qui est celle de Pékin, l'heure locale que j'ignore...), la descente du col m'offre près de 50 km de descente, avalés à plus de 40 km/h, effet de vent glacial garanti, mais je ne boude pas mon plaisir après tant d'efforts.

 

S'ensuit le drame du cycliste perdu sur une autoroute chinoise : d'après ma carte hongroise, il doit y avoir une ville de l'autre côté du col. Soit. Peut-être. Mais l'autoroute chinoise, au revêtement parfait, tellement parfait qu'il y passe même le matin une machine à souffler la poussière, l'autoroute chinoise a une très bonne signalétique en idéogrammes et alphabet arabe, ce qui n'aide pas, et elle est engrillagée, de chaque côté, certainement pour éviter la divagation des animaux, moutons, chèvres, chevaux, chameaux, qui paissent partout. Bref, je suis rendu à la navigation à vue, or je ne vois rien. Pas de ville, pas de sortie, je suis entre mes deux rideaux de barbelés. Je passe vaillamment la barre des 100 km, la nuit tombe, la lune est pleine, sa naissance à l'horizon est grandiose, sur le désert gelé. Certes, c'est splendide, je suis ému au tréfonds, mais la question la plus fondamentale ne manque pas de se poser : je dors où, moi, coincé entre la glissière et le barbelé ? De toute manière, le sol est si rocailleux et tellement parfaitement gelé, qu'il est impensable de planter une tente. Donc je continue, je roule, désormais en pleine nuit. Qu'il est facile de prendre les feux des véhicules à l'horizon pour une ville !! passent encore 20 km entre l'abattement et cette espèce de plaisir idiot qu'on a à se dire qu'on s'est bien foutu dans la merde. Jusqu'à une sortie, au milieu de nulle part. Je la prends, peut-être trouverais un bout de sable enneigé où m'installer. Quelques maisons basses en brique. Je trouve une épicerie-échoppe-débit de boissons, j'entre, je souris, je prends sans peine mon air faitgué, celui auquel on ne peut rien refuser, je joins mes deux mains et les pose sous ma joue, tête inclinée, puis-je dormir ici ?

 

On me dit oui, du moins c'est ce que je comprends. On essaie de bavarder, le ouïghour ressemble assez au turc pour que je puisse saisir et dire quelques menues choses, un verre de bière, des graines à décortiquer pour s'amuser la bouche, j'attends l'heure où je pourrai dérouler le sac de couchage à même le sol souillé de brisures de noix et de graines.

 

Au lieu de quoi, après une heure, je vois débarquer un flic, encadré de deux gars en civil, qui ont ce même air que le type des R.G. au milieu d'une manif. Ça y est, j'y suis ! Ils ont appelé la police, c'est la fin de mon aventure chinoise, dans 2 jours je suis à Pékin, dans 3 jours on m'expulse, à moins qu'on ne m'expédie au Lao-Baï ou dans une geôle, juste pour apprendre à Sarkozy de même pas penser à imaginer concevoir recevoir le Dalaï-Lama. Triste fin...

 

contrôle de papiers, air bourru, on dégage tous les jeunots qui traînent dans le bar, on me passe au téléphone un type qui parle anglais, qui me dit que l'hôtel le plus proche est à 70 km. Je suis fait. On me prend certainement pour un agent impérialiste, ou pour un djihadiste venu former les Ouïghours à la Guerre Sainte... j'ai beau me dire et me redire que mon visa est en règle, que je n'ai rien à me reprocher, je ne me rassure qu'à moitié. Le vélo, les sacs et ma gueule dans le pick-up, nous roulons quelques kilomètres jusqu'au commissariat. Ce n'est plus 3 mais 10 gars qui s'affairent autour de moi. Re-contrôle de passeport, scanner, personne ne parle anglais. On me propose mille cigarettes et autant de tasses de café.

 

Comme il ne se passe rien, je propose de prendre mon ordinateur, et de leur montrer la traduction chinoise du document de présentation du voyage et du projet, merci mille fois Fang pour l'exercice de version !! me voilà en quelques minutes la nouvelle mascote du commissariat. On vient me serrer la paluche, les offres de clope et de café redoublent, le gars qui parlait anglais au téléphone débarque. Ce n'était pas, comme je l'avais imaginé, un agent spécial chargé de la surveillance des étrangers, mais le petit frère du commissaire, éleveur de moutons, ancien étudiant en langues à Urumqi. On en vient même à la séance photos, c'est un plaisir et un honneur, m'assure-t-on, de m'avoir pour hôte. Un des flics parle russe, alors on parle russe, y a pas de mal à se faire plaisir. Je lui demande si ça lui sert souvent, le russe, il me dit : jamais ! On se raconte des tas de choses, on se présente, on parle un mix de russe, de turc et d''anglais, ça ne ressemble à rien, je suis en train de copiner avec la police d'une dictature, dans une région qui était au bord du soulévement il n'y a pas un an de ça... ils me font promettre que je reviendrai le lendemain pour le petit-déjeuner et une partie de football... et ils me conduisent à un hôtel en voiture, réveillent la moitié du quartier pour dénicher le patron (il est 1 heure du mat'), m'escortent à ma chambre en me portant mes sacs, et naturellement imposent un demi-tarif spécial en mon honneur. Je m'endors encore sous le choc de ma soirée.

 

Une fois de plus, rien n'est comme je le pensais : ces policiers, un seul d'entre eux était chinois. Les autres sont kazakhs et ouïghours. Ils utilisent le chinois avec leurs collègues Han, mais le ouïghour est leur langue commune. Je croyais le Xinjiang en situation quasi-coloniale. Que dois-je penser de tout ça ? Je suis perplexe, un peu comme je l'étais en Bosnie.

 

Le lendemain, changement de ton. Je retrouve mes nouveaux amis policiers, nous partageons le petit-déjeuner, mais, alors que nous prenons quelques dernières photos devant le vélo, un supérieur surgit, et se met à aboyer copieusement. Il prend mon appareil, et efface toutes les prises où apparaissent ses subordonnés. Comme des gosses grondés, ils me regardent l'air penaud, et me font comprendre que je devrais songer à y aller...

 

J'ai toute la journée sur mon vélo pour méditer ces aventures.

 

Suis-je sous le coup d'une variante du syndrome de Stockholm ? Ont-ils voulu m'aider, ont-ils jugé que mon boui-boui n'était pas digne d'un voyageur étranger ? Ou bien ont-ils voulu contrôler au plus près l'intrus que je suis ? Et d'ailleurs désormais je ne croise plus une voiture de police sans me demander s'ils n'assurent pas le suivi... Et se peut-il aussi qu'une fois encore tout soit un peu plus subtil et moins schématique que je ne le concevais de loin, au fil de quelques lectures et des actualités de juin dernier ? Comme en Bosnie, on est très loin du tableau de deux populations, Han et Ouïghours, à couteaux tirés. Difficile d'en apprendre plus depuis le siège de mon vélo toutefois... Paradoxe supplémentaire, la pratique de l'islam, à en juger par les signes extérieurs, port de la calotte, du foulard, minarets, appels à la prière, semble bien plus répandue ici en terre de matérialisme dialectique, lutte des classes et parti unique, que dans les pays d'Asie Centrale, censément libérés des années d'athéisme militant. Le bilinguisme paraît bien respecté dans tous les affichages, même s'il est peu difficile d'imaginer que les Han (N.B. : les Han, c'est les Chinois chinois... c'est-à-dire tout le monde sauf les minorités, Tibétains, Ouïghours, Mongols, Mandchous, Hui et des dizaines d'autres, qui totalisent environ 10 % de la population du pays, avec statut et langue reconnus et protégés) ne doivent pas se mettre beaucoup plus au ouïghour que les Russes ne se collaient à l'étude du kazakh de l'autre côté de la frontière.

 

Perplexité, mais surtout, plus encore, une merveilleuse surprise que cette entrée en Chine et ces premiers jours de découverte. D'autant plus que je me préparais à vivre une épreuve perpétuelle : l'obstacle de la langue, évidemment, mais aussi un fossé culturel que certains voyageurs m'avaient décrit comme infranchissable et exténuant, mises en garde aussi contre une police tâtillonne et toujours prompte à fouiller sans fin l'intégralité des sacs, commerçants durs à la négociation et toujours enclins à faire payer triple le brave barbare de passage, population peu accueillante, moeurs rudes, hygiène discutable, trafic fou, pollution... je n'exagère rien, je fais la synthèse de mes appréhensions et des bribes d'informations glanées au fil du voyage.

 

Rien, rien, rien n'est vrai, à part peut-être quelques réserves, qui n'engagent que moi, sur l'état des sanitaires dans les hôtels des petites villes, "toilettes sèches", pourrait-on dire pour mettre ça sur le compte d'une préoccupation écologique.

 

Pour le reste, je découvre jour après jour les gens les plus aimables, les plus souriants, les plus accueillants, les plus curieux, les plus obstinés à tenter de parler avec moi malgré toute mon incompétence en mandarin. Certes peu de gens parlent aussi bien anglais que mes douaniers du premier jour, mais quels trésors de patience et de sourire on déploie pour tenter de me comprendre ! Cent fois par jour on vient rouler à mes côtés, on essaie de me parler, on me demande d'où je viens, où je vais, comment ça marche. On me dépasse et on s'arrête sur le bas-côté pour me filmer sur le portable, on m'offre à manger ou à boire, on me sert le thé, on me conduit en cuisine pour que je choisisse ce que je mangerai, on trouve quelqu'un à appeler qui parle anglais et me souhaite la bienvenue. Depuis la Turquie je n'avais pas senti cette bienveillance générale, qui me porte littéralement, et me donne assez d'énergie pour faire mes plus longues étapes, enchaînées jour après jour depuis mon départ.

 

Tout m'enchante, et tout m'impressionne. Je suis dans la plus pauvre des provinces chinoises ! Que vais-je donc découvrir après ? Le trafic routier est dense, les trains de marchandises et les semi-remorques n'en finissent pas de circuler, il y a des centrales électriques, des cimenteries, des emprises industrielles partout. Là où en France les abords de nos villes sont d'immenses zones commerciales, ici ce sont des champs d'usines : nous consommons, ici on produit. Je suis entré dans l'atelier du monde. Je suis dans un pays qui fabrique lui-même à peu près tout ce dont il a besoin, il n'y a qu'en Turquie que j'ai eu cette impression, celle d'un pays qui est comme un monde.

 

La pauvreté est présente, dans les villages, mais on perçoit tout aussi nettement la force du mouvement en train de la balayer, et souvent des villages voient coexister les anciennes maisons de briques, abandonnées, et de nouveaux lotissements aux maisonnettes rutilantes, toutes identiques, alignées comme les tentes d'un camp militaire.

 

Les villes sont d'immenses centres commerciaux, échoppes, stands, boutiques, galeries, marchés, bazars, halles, magasins, de toute taille, tous produits, tout circule, tout s'échange, jusqu'aux articles de papier que l'on brûle pour qu'ils parviennent aux ancêtres qui en ont bien besoin dans l'autre monde : vêtements, lingots, billets de banque.

 

Et puis il y a la Chine de la télévision et de la publicité, certes aussi imaginaire que la famille française de nos réclames, mais qui semble être à la fois un cap que le pays tout entier se donne, un miroir dans lequel il se scrute et une scène où il joue sa transformation plus vite encore.

 

Je ne suis pas dans le pays depuis deux semaines, et je me régale à penser qu'il m'en reste encore plus de dix pour poursuivre ma découverte.

 

Pour l'heure, autre surprise, je suis dans le froid et la neige, il semble que les Borohro Shan vaillamment traversées protègent le versant sud du froid descendu de Mongolie occidentale. En étudiant un peu ma carte, j'ai fait cette découverte qui m'offre matière à rêver : je suis dans le bassin versant de l'Arctique. Je ne savais même pas qu'il s'étendait jusqu'au territoire chinois. La pluie qui tombe ici, la neige qui fond, suivra son chemin jusqu'à l'Irtych, au Kazakhstan, puis à travers la Sibérie occidentale, jusqu'à l'Océan Arctique. Et pour cela, notre goutte d'eau passera de la Chine au Kazakhstan par un corridor à travers la montagne, qui porte le nom résolument majestueux de Porte de Dzhoungarie (dzhungarian gate). Un nom plus terrible et plus évocateur encore quand on précise que les Dzhoungars étaient une confédération de tribus mongoles, qui au cours du 17ème et du 18ème siècle réussirent à se tailler dans toute la région une réputation de brutes sanguinaires.ce qui n'est pas peu dire, si l'on songe que ce bout du monde, en la matière, a eu affaire à de beaux spécimens, et même en a produit de fort compétents. Bref, les Dzhoungars, pour situer le niveau, ont tellement foutu les boules aux Kazakhs, au 18ème, que ceux-ci ont d'eux-mêmes demandé alliance et protection au Tsar. Lequel évidemment ne s'est pas privé de traduire ça en annexion-colonisation, c'est bien naturel, il aurait eu tort de se gêner.

 

Roulant si près de la Porte de Dzhoungarie, à portée (de feuille morte dérivant au fil du flot) des eaux terrifiantes de l'Arctique, je suis délicieusement terrifié. Comme je le suis par la vigueur du froid, et par l'immensité plate et enneigée que je traverse. Non, ce n'est pas un pays pour le vieil homme, et pour moi guère plus. La même démesure dans ces chaînes de montagnes, que je longe sur des centaines de kilomètres, dont j'ignorais le nom même avant d'entamer ce voyage, et dont tous les sommets s'étagent entre 4000 et 6000 m. Je déploie sur mon vélo des efforts que j'estime titanesques, contre la distance, contre le froid, contre la morsure du soleil aussi, mais chaque regard sur ces paysages me ramènent, moi et le travail de mes muscles, à notre juste dimension : un presque-rien, un je-ne-sais-quoi, un epsilon.

 

C'est ce que semblent me dire les chameaux qui me suivent du regard. Il y a dans leurs yeux et leur ruminement une sagesse méconnue.

 

 

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Commentaires : 7
  • #1

    agnes (dimanche, 18 avril 2010 08:01)

    Quel plaisir de te lire ! Les cours de géographie prennent une autre saveur sous ta plume!
    La Chine t'inspire et le scénario défile sous nos yeux, parcours initiatique qui s'écrit au fil de tes efforts titanesques dans ce pays extrême.
    Bonne chance pour la suite du parcours vers ton finistere et profite bien de chaque étape.

  • #2

    agnes (dimanche, 18 avril 2010 10:19)

    PS : j'ai adoré l'histoire du site traduit en chinois (merci Fang !) et le revirement cocasse de la situation qu'il a engendré : je verrai bien cette scène dans un film.
    En tout cas, j'ai maintenant des arguments choc pour convaincre François d'apprendre le chinois (malgré les tentatives de déstabilisation de Dominique sur la prononciation...)

  • #3

    JB Jullien (lundi, 19 avril 2010 10:21)

    La « clé Allen » était à l'origine une marque déposée, en 1943, par Allen Manufacturing Company à Hartford dans le Connecticut.

  • #4

    André Gennesseaux (mercredi, 21 avril 2010 08:52)

    La marque Allen existe toujours : j’ai acheté un jeu de clés pas plus tard que la semaine dernière, « MADE IN U.K. ».
    Je suis heureux, Xavier, que tu sois enchanté par tes premiers jours en Chine car ce pays reste, parmi tous ceux que j’ai visités, celui où j’ai rencontré le plus de routards en galère. Le rêve peut très vite tourner au cauchemar. Je me rappelle ce couple qui avait fini en prison parce qu’on lui avait mal rendu la monnaie à l’entrée d’un musée ! J’espère que ton voyage continuera ainsi sur un petit nuage.
    Concernant l’étude du chinois, Agnès, il faut le faire par curiosité, pour la culture générale, comme le latin et le grec, en étant bien conscient que c’est une des langues les plus difficiles, surtout pour nous les français. Je ne regrette vraiment pas ces années de cours, qui m’ont de plus été vraiment utiles en Chine.
    André

  • #5

    Francis P. (vendredi, 23 avril 2010 11:46)

    C'est assez intéressant et surprenant ce que tu dis...
    Rassurant en même temps, la vision de leur zone péri-urbaine est toute simple mais marrante.

  • #6

    les vantard de dole (mardi, 27 avril 2010 19:09)

    En cyclisme,mon petit garçon,c'est exactement comme en politique : Dans un col , tout à gauche c'est le bonheur et tout à droite c'est le cauchemar : CONFUCIUS (encore lui!)
    Nous t'embrassons,soit fort...

  • #7

    André Gennesseaux (mercredi, 28 avril 2010 08:43)

    En relisant ton récit, il y a une chose qui me frappe : qu’on continue à ce point à faire peur à ceux qui veulent visiter la Chine. J’ai déjà connu ça il y a vingt ans ! A l’époque, personne n’y parlait anglais, la plupart des villes étaient interdites aux étrangers et nous n’avions même pas le droit de conduire, alors on nous disait : n’y allez pas, c’est trop difficile. Nous y sommes quand même allés, pour ne pas avoir appris le chinois pour rien, et nous en gardons en formidable souvenir, comme 90% des routards que nous y avons rencontrés. Alors oui, c’est vrai, la Chine est un pays difficile, mais il existe bien pire (nous avons expérimenté la guerre civile), et cela vaut vraiment la peine d’y aller. La chance sourit aux audacieux, Xavier.

    André

2. Un miracle dans les montagnes célestes

Samedi 27 mars, quelque part dans la montagne,

 

hier, journée épique. 41 km de montée vers le col, sur une route qui en fut une, ou qui en sera un jour une, peut-être, très certainement d'ailleurs... mais pas pour cette saison.

 

Pas de route, passe encore, une jolie piste en terre, certes caillouteuse, peut suffire à ma joie. Mais nous sommes fin mars, en pleine montagne. La neige fond, et transforme la piste en un bourbier dans lequel le vélo s'enfonce de 20 bons cm. Tant et si bien que je dois le pousser sur la moitié du chemin. La boue l'enduit rapidement d'une gangue marron gris, les cailloux se prennent dans tout ce que la bête compte de fragile. N'étaient le soleil et la beauté des montagnes, le cauchemar serait parfait. J'échelonne mes pauses tous les deux ou trois km. Défilé de poids lourds, de 4*4 et de bus, dernière occasion de parler russe avec un routier kazakh qui me prévient à mi-chemin que j'en ai encore pour 25 bornes à ce tarif. Tentes rondes et bergers (Ouïghours ? Musulmans en tout cas, les femmes sont voilées) le long du chemin, troupeaux de chevaux, de moutons, de bouquetins (? non, ce sont des chèvres...)...

 

puis vient nécessairement l'heure du soleil qui décline, heure des plus belles lumières et de la question, la question qui contient toutes les autres, celle qui ramasse tous les motifs qui m'ont amené à entreprendre ce voyage : je dors où maintenant ? Ce n'est pas tant une question qu'un appel sourd et impérieux. Le corps tout entier, et le cerveau, bien obligé de suivre, se calent sur la lente chute du soleil, sur la baisse graduelle de la température, sur l'allongement des ombres, et plus rien n'est vu par les yeux que sous l'unique angle : pourrais-je passer la nuit ici ? Pourrais-je dormir sur ce sol, sous ces arbres, à l'abri de ce toit, à la chaleur de ce feu ? Et ça contient tout le reste : qui suis-je, qui me commande, contre quoi bute ma volonté de poursuivre, contre quelles limites mes projets doivent-ils fatalement se heurter et caler ? Que dois-je attendre de mes semblables humains si lointains et aujourd'hui si proches ?

 

Et à cette heure du soir naissant, on trouve des réponses. Je suis une bête, comme celles croisées le long du jour, une bête sale, une bête épuisée, une bête qui pue, je suis un animal diurne, la nuit ne m'appartient pas, elle m'effraie, son froid évoque ma mort et ma fin, je suis un humain, tant que je pourrai trouver d'autres humains je ne dois m'inquiéter de rien, tout humain comprend ce qu'est la nuit. Et on étanchera ma soif aussi.

 

Hier soir, avant l'heure où tout se brouille et est happé par l'obscurité, j'ai aperçu quelques toits, des cheminées, des drapeaux chinois, au pied d'une rampe si raide que je n'imaginais pas l'entamer en cette fin du jour. Je me suis arrêté, j'ai lavé mes mains et mon visage avec un peu de neige, que je n'avais qu'à passer sur mon front pour la retirer marron. Et deux hommes sont venus à moi. Quelques signes ont suffi à me faire comprendre qu'ils me proposaient à manger. Je me suis retrouvé, tout dégueulasse, dans une cabane, près de la chaleur d'un poële à charbon. Ils m'ont tendu deux bols, un de riz, un de poulet aux haricots. J'ai mangé sous les regards de quatre personnes à qui je ne pouvais parler. Ils m'ont servi deux verres d'alcool de riz qui m'ont détendu. Puis un autre est arrivé, qui parlait anglais. Il m'a dit de le suivre : "welcome to my house". Que ceux à qui les images évangéliques font horreur ne lisent pas la suite. Dans sa chambre, il m'a aidé à me laver les mains, les pieds et les chaussures, accroupi devant une bassine d'eau. Il m'a rendu meilleure figure. Dans sa chambre, ordinateur, téléviseur grand écran, vidéoprojecteur. Il m'a montré ses photos. Je suis dans le campement d'une équipe de travaux publics qui s'affaire depuis quatre ans à bâtir viaducs et tunnels titanesques pour l'autoroute Urumqi-Yinin. Mon hôte est ingénieur, sur son ordinateur, des feuilles de calcul et des plans à n'en plus pouvoir. Il a 26 ans, il vient de la province du Hubei, capitale Wuhan. Ils sont une petite centaine dans ce campement.

 

Contre toute attente, je dors donc presque propre, dans un lit, sous un toit, au chaud, le ventre plein. Faut-il croire aux miracles ? Invoquer la bonne étoile, quelques saints tutélaires ? Ou seulement se réjouir qu'une fois encore il se trouve tellement d'humanité disséminée jusque dans les endroits les plus inattendus ? J'ai le sentiment de pouvoir compter avec comme le funambule sait que le filet le sauvera toujours.

 

Ce matin, alors que je me prépare à repartir, alors qu'il neige bien trop, on vient me dire que ma présence est souhaitée pour la banquet qui se prépare : deux ouvriers se marient aujourd'hui. Il y a quelques femmes sur le camp, peut-être un idylle s'est-il noué durant l'hiver. Ai-je le droit de dire non ? Ai-je envie de rater une occasion pareille, ai-je intérêt à me taper la montée au col sous la neige ? J'accepte de bon coeur. En attendant, mon hôte me conduit en voiture au chantier. Nous faisons en voiture quelques km de ma route d'hier. Le sol a gelé durant la nuit, chaque chaot propulse ma tête contre le plafond de l'habitacle. Je me demande où j'ai trouvé hier la force d'avancer... la loi de la nécessité, évidemment. Je suis au pied des piliers que j'ai photographiés hier dans la lumière flatteuse du soir. Ce matin, on les distingue mal à travers les tourbillons de neige. Le plus haut fait 120 m. Hier j'ai vu les photos d'un accident sur le chantier l'été dernier, chute d'une poutrelle du haut d'un pilier. Pas de blessé. La machinerie et l'ingénirie mises en oeuvre sont fascinantes, pour qui a joué aux cubes dans son enfance.

 

Au retour, c'est le début des festivités. Nous sommes sous la neige ou milieu de montagnes que l'on pourrait dire alpines par leur végétation et leur faciès, mais sans aucun doute c'est la Chine : lampions, musique, guirlande de pétards que l'on déroule sur des dizaines de mètres, corbeilles de bonbons, noix, graines et cigarettes que l'on offre. Les hommes, les plus jeunes, font l'assaut du local des femmes, et au plus fort de la pétarade, ils l'investissent, à grands cris et rires. Et le marié emmène une procession, la mariée dans ses bras, puis sur son dos. Puis la cérémonie se déroule dans la salle de réunion. Je n'y comprends rien, sinon que tout le monde ne cesse de rire, les bons mots doivent fuser. Rien de compassé, tout le monde participe, y va de son mot, de sa remarque, de sa bonne blague, on fume, on décortique des graines, les téléphones sonnent, on rentre, on sort. Puis les mariés boivent, bras croisés l'un avec l'autre, et font boire les hôtes. Le marié a le plus grand mal à obtenir pour le photographe un baiser de sa femme.

 

Puis nous allons tous banqueter. Une procession de plats sont apportés à travers la neige vers une grande salle. Sur chaque table, une douzaine d'assiettes et de plats, du vin, du soda, des alcools. Je rends grâce au ciel d'avoir été assez têtu pour vouloir apprendre à manger correctement avec des baguettes : j'ai déjà l'air parfaitement stupide (oui, stupide, celui qui se tait) à ne pouvoir rien dire, si en plus je ne savais pas manger correctement. Je frime un peu en commenant par des haricots ronds, un par un à la baguette, un point pour moi ! Le repas est délicieux, j'ai du mal à croire que nous sommes sur un chantier. Les ingrédients sont frais, tout est couvert d'herbes, parfumé. Les textures sont étonnantes parfois, les saveurs tantôt fortes tantôt très effacées. Le piment le plus tyrannique côtoie le légume le plus fade. C'est un régal que de sauter d'un plat à l'autre, de mêler les choses à sa guise. Douze plats = (12 fois 11) associations possibles !! on boit beaucoup, on boit vraiment beaucoup, et mon ébriété s'ajoute à la neige pour justifier le report de mon départ à demain matin !

 

Aurais-je pu rêver meilleure entrée en Chine ?

 

C'est étonnant ce que les premières heures dans un pays déterminent la suite du séjour qu'on y fera et l'impression qu'on en gardera. C'est amusant d'ailleurs, chaque premier soir dans un nouveau pays, j'ai trouvé quelqu'un pour m'accueillir : en France évidemment, puis Nina à Ljubljana, ce couple dans la banlieue de Zagreb, le patron de Kaptan à Anadolu Feneri, cette famille ouzbèke à Olot, à la frontière kazakh ce gars qui est venu me tirer du désert alors que je déballais ma tente...

 

Ici, c'est toute une équipe qui m'accueille, qui me nourrit, qui me charge de provisions, qui me couvre de vêtements, qui trinque avec moi, qui me croit assez malin pour parler chinois. Je ne sais jamais ce que je dois attribuer au cocasse de mon vélo, à mon état de voyageur, à mon exotisme, ou au simple fait que je suis en pleine panade : qu'est-ce qui me vaut pareils trésors de leur part ? Il y a aussi, je crois le comprendre à travers quelques mots, un désir et un souci de traiter au mieux celui qui de retour en Faguo pourra alors témoigner de ce que sont la Chine et ses gens. Ce qui me rappelle la Turquie : on met quelque chose d'une fierté nationale à honorer l'hôte étranger. Mais cetainement tout ne se ramène-t-il pas à cette forme hautement aimable de patriotisme : il me semble une fois encore que la sympathie naît comme naturellement envers celui qui voyage, qui se met à l'épreuve, qui réalise peut-être quelque chose de l'ordre d'une rêverie partagée par tous. Celui qui m'accueille dans sa chambre me propose de regarder un film, et il choisit précisément celui dont m'avait tant parlé Igor à Tachkent, celui où il me disait avoir trouvé l'inspiration de son tour d'Ouzbékistanà pied, Into the Wild, l'histoire d'une jeune américain renonçant à tout pour marcher et épouser la nature jusqu'à en mourir. Je revois ce film que j'avais peu goûté, et pour des raisons peu claires, je l'apprécie plus, peut-être de le partager en pareilles circonstances. Mon hôte me dit qu'il admire beaucoup ce que je fais, moi j'admire infiniment son oeuvre, et plus encore cette forme d'engagement qui consiste à vivre depuis quatre ans dans ce coin reculé de Chine, dans un baraquement où les notions d'intimité, de confort et de loisir ne sont guère de mise.

 

C'est étonnant d'observer cette brigade de travail, il y a quelque chose d'un esprit pionnier, une communauté étroite, tout est plus ou moins partagé, à commencer par ce froid extrême, mais aussi l'espace : on entre les uns chez les autres, sans frapper. Pour un peu, je pourrais me voir quarante ans en arrière, jeune gogo maoïste en train de visiter une commune rurale en pleine révolution culturelle. Sauf que la télé, les téléphones et ordinateurs portables et le satellite sont omniprésents, et qu'à travers cette lucarne j'aperçois une Chine toute différente, celle des pubs, des shows tv, des films à grand budget. La même Chine que je vois sur les photos des voyages des uns et des autres à travers le pays : autoroutes, gratte-ciels, ponts, usines, sites convertis au tourisme aussi sûrement que chez nous le Mont Saint-Michel ou les remparts de Saint-Malo.

 

Ce matin j'ai tenté de repartir. Et je me suis retrouvé sur une route gelée sous 15 cm de poudreuse, un vent terrible, des bourrasques de neige. J'ai renoncé, et j'ai essayé de faire bonne figure face à tous ceux qui avaient tenté de me dissuader. À cause du froid et de la boue, tout est grippé sur le vélo. Le temps, voilà, après le retour immuable de la nuit chaque soir, un second rappel cuisant de la facilité avec laquelle la nature se joue de nos projets. Je cite Aïnash : " si tu veux faire marrer Dieu, fais des plans ". Une rafale de vent glacé, c'est absolument indiscutable, c'est cuisant de réalité, et c'est sans appel. Je vais tâcher d'en profiter pour dormir un peu.

 

 

Hier soir, le dîner était plus léger que le festin du midi, tofu et chou chinois dans une soupe délicieusement épicée, servie avec du riz blanc. Je m'émerveille de ce que je découvre. Je repense à la blague de Karlagash : "les Kazakhs sont les seconds plus gros mangeurs de viande au monde... qui sont donc les premiers ? Les loups !". Je me suis régalé du Beshbarmak, et de toutes les shashliks. Mais quelle variété, quelle finesse je trouve ici, quelle place est réservée aux légumes, tout suggère la mesure, l'équilibre, une grande recherche, y compris visuelle. Hier en montrant mes photos, une image d'une épaule d'agneau farcie aux champignons, que j'avais cuisinée pour Dan et Christine, est passée à l'écran. Dieu sait si la chose fut bonne, mais un instant durant je me suis senti un peu barbare avec mon énorme morceau de viande, à mille lieues de l'élégance des portions que l'on m'avait proposées le midi-même.

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Commentaires : 2
  • #1

    les vantard de dole (samedi, 10 avril 2010 14:41)

    cycliste et épicurien ... ton discours mystico culinaire frôle l'hedonisme !!!tu vas nous revenir en grand gourou de la tortore ...??? comme disait CONFICIUS : quand les yeux et le ventre se régalent il faut penser à pédaler...
    soit fort et ménage ta monture

    Les Vantard de DOLE

  • #2

    Jean Maurice Roussel (vendredi, 16 avril 2010 16:01)

    Ne crois pas que l'on t'abandonne .Je viens seulemnt de visionnner les photos du col , du chantier et de la noce .Je t'imagine maintenant dans des contrés moins extrèmes . Nous attendons avec impatience tes impressions sur la Chine plus rurale ou urbaine .Courage Xavier tu pourra bientôt t'exclamer Thalassa ! Thalessa !

1. On the road again...

Mardi 23 mars, Kazakhstan

De retour sur le siège de mon vélo, de retour sur la route kazakhe. Départ d'Almaty hier dans le courant de l'après-midi. Long, difficile et hésitant départ, sous un ciel splendide, en ce jour de printemps, jour de Nawruz. La neige est encore là, un froid vif, mais un soleil splendide.

 

À peine retrouvé mon siège, mon guidon et mes pédales, un afflux de souvenirs et de sensations retrouvées, presque comme si en quelques instants quatre mois de confort et de ville étaient recouverts. Assaut d'images et de souvenirs de bouts de route et de paysage, échelonnés entre Paris et ici, et le grand jeu qui consiste à leur rendre un nom, une date, à pouvoir les situer, les uns à la suite des autres, comme pour retrouver la continuité du chemin.

 

Mon vélo a bien mieux résisté à l'hiver que moi : mes jambes de novembre se sont comme affaissées, et il faudra certainement quelques jours encore pour les retrouver. La fatigue était intense hier soir après 50 malheureux km, et invoquer les émotions de la journée ne suffit pas à la justifier.

 

Le grand cirque a repris: les coups de klaxon tellement amicaux et qui manquent de me faire tomber à force de sursaut, les mains levés en salut et les sourires, les rires aussi, les policiers qui me stoppent pour poser les trois questions d'usage et me demander s'ils peuvent essayer le vélo, les stations-service pour la bouteille de coca-sucre, un hôtel crapoteux et le maquereau du secteur qui n'arrive pas à comprendre comment je peux ne pas vouloir de ses deux produits d'appel...

 

s'il le fallait, chaque kilomètre et chaque village traversé, avec ses petites maisons de bois, ses carrioles tirées par un âne ou un cheval fatigué, ses magasins délabrés et ses stands en bord de route,

me disent le gouffre béant qui sépare le centre d'Almaty où j'ai vécu du reste du pays. Dan m'a rejoint hier à 20 km d'Almaty pour un dernier aurevoir, et nous avons mangé notre ration de shashliks pour à peine le tiers de ce que nous déboursions chez Aztec, pourtant raisonnable dans ses prix.

 

Tout est redevenu bon marché, tout est redevenu compliqué, et c'est mon grand retour au stade latrines au bout du jardin ou de la cour, retour aux douches qu'on est jamais sûr de prendre, ni d'ailleurs de vouloir prendre, au vu de ce qui tient lieu de douche, retour à la poussière, à la boue, retour aux routes chaoteuses, au vent dans la gueule, au slalom entre les nids de poule, à ces connards de chiens qui n'ont pas oublié comment courir et hurler pendant quelques centaines de mètre à distance fort peu rassurante de mon bras ou de ma jambe droite.

 

C'est reparti !

 

Chelek, soir,

pas réussi à bouffer ce soir, chips et snickers sur Coca, la classe à la française !

 

Journée difficile, entre deux chaînes de montagne mais bien à plat. Route dans un état navrant, d'autant plus si l'on songe à ce qu'ont dû financer les crédits peut-être alloués à la DDE du coin. Et s'il ne furent jamais alloués, le scandale n'est pas différent. Ce pays possède et vend en quantité à peu près tout ce que ce monde peut vouloir de matières premières, des milliars se brassent ici. Pour quel résultat ? Aïnash me disait dimanche qu'elle aimait son pays comme on peut contre toute raison aimer une prostituée.

 

Arrêt manty chez Farida. Qui vient faire la causette pendant que je bois mon thé et mange mes gros raviolis à l'agneau avec la sauce aux piments maison qu'elle me vante. Leçon de géographie, elle est ouïghoure, comme d'ailleurs tous les gens croisés aujourd'hui. Les Kazakhs ne nous aiment pas, dit-elle, nous on bosse, nous on fait tourner ce pays, tout le monde nous aime, les Russes, les Tchétchénes, les Tatars, les Turcs, les Kurdes (oui, Staline a convié ces gens au Kazakhstan, déportés de Crimée et du Caucase), mais pas les Kazakhs. Certainement parce que, eux, ils n'aiment pas bosser. Ils aiment manger et foutre la merde dans mon restaurant. Et d'ailleurs, pourquoi nous on n'aurait pas un Ouïghourstan, continue-t-elle, les Kazakhs, les Kirghizes, ils ont bien le leur, de "stan" ?

 

Plus tard dans l'après-midi, arrêt au magasin, Klara me propose une tasse de café chaud, on papote. Chose inouïe, elle n'a pas d'enfants. " les enfants, ohh, pff... ". c'est bien la première fois depuis que je suis en Asie Centrale que j'entends une chose pareille. Je lui demande de préciser son prénom : Karla, qui est ici le diminutif de Karlagash, l'hirondelle, connaissance qui m'a valu le sourire éternel de la vendeuse de mon magasin rue Mendikulova pendant des semaines, ou bien Klara. Klara, insiste-t-elle, comme Klara Zetkin ajoute-t-elle en souriant ! Ah bah ça alors... ça laisse des traces l'URSS. Klara Zetkin, première fois que je me souviens avoir croisé ce nom, ce doit être dans un manuel d'histoire, paragraphe sur le Congrès de Tours, Klara est alors la déléguée du Komintern, qui vient porter la bonne parole léniniste à la SFIO. Klara, aux côtés de Rosa Luxemburg, Aleksandra Kollontaï, Dolores Ibarruri et Anna Pauker, c'est le panthéon féminin du communisme... Klara aujourd'hui est ouïghoure. Les prénoms aussi circulent. Le mien la laisse pantoise, décidément, il ne passe vraiment nulle part...

 

elle m'indique le chemin de la gastinitsa, et en route le relais est pris par deux p'tits gars, deux frères, treize et onze ans, qui me conduisent à destination. Ouïghours aussi, je suis décidément presque déjà au Xinjiang, en Chine. Le plus grand lui aussi m'apprend que les Kazakhs ne sont vraiment pas cools... Ces deux-là, qui aiment le football et la Play Station 3 entre autres choses, parlent trois langues, kazakh, ouïghour et russe, apprennent l'anglais, et comprennent le kirghize. Je les retrouve par hasard quand je ressors manger, et ils me conduisent au internet kloup. Comme je suis pas mauvais bougre, je leur offre une heure de jeu, et les voilà qui massacrent je-ne-sais-qui-ou-quoi derrière leur écran, comme j'ai vu faire sans exception aucune dans tous les pays que j'ai traversés...

 

retour à l'hôtel avec mes chips.

 

 

Dure journée, trop de vent, trop de trous, pas assez de ressort dans les jambes. Parti à 8h30, arrivé vers 6h pour 85 km, alors que je flambais hier devant Dan en avançant des moyennes horaires de 20 km. On en est loin. Mais Klara m'a promis des routes splendides en Chine... faut dire qu'avec tout ce qu'il y a d'Ouïghours de l'autre côté de la frontière, ça doit bosser dur !

 

Mercredi 24 mars, Jarkent, Kazakhstan

enfin, je mange ! Pas un vrai repas depuis mon départ, ni les manty de Farida ni ses bonbons n'auront suffi, encore moins les biscuits de bagnard vendus au poids.

 

C'est fait, miasa pa-taïski s rissom et salat Allivié, viande à la thaï et salade Ollivier, ce que chez nous on nomme macédoine, ce que les Italiens appellent salade russe, donc de la mayonnaise dans laquelle flottent des dés de légumes, d'oeuf ou autre chose.

 

Maintenant je n'ai plus qu'à me laisser mourir, après une journée où je suis à peu près certain d'avoir traversé un des villages les plus déprimants du monde (on devrait en faire la liste, comme tant d'éditeurs publient " les 100 plus beaux villages de France "), d'être passé très près du bout du monde, et d'avoir eu une chance une fois encore hors-norme en me faisant tirer de mon bourbier par le premier Chinois rencontré depuis le début de mon voyage.

 

Pour le village, imaginons dans une large plaine désertique coincée entre deux interminables chaînes de montagne, un amas de constructions inachevées et/ou déjà en ruines, la poussière recouvrant tout, des amas de tessons de verre partout, pas d'autre commerce qu'une épicerie qui n'a plus que de la vodka, des barres chocolatées iraniennes et de la limonatkazakhe parfum citron vert, une vieille Renault 25 et des ânes pour véhicules, le spectre complet des gris et des marrons sous un soleil qui frappe dur malgré le froid et le vent. L'endroit ne devait pas exister sur les cartes de l'URSS, et pas beaucoup plus sur celles du Kazakhstan libre et indépendant. Et ce que je peux en dire restitue bien mal la sensation que j'ai eue à rester quelques minutes dans ce décor proprement cauchemardesque, ce soulagement honteux qu'on a à se dire en croisant le regard et les salutations des passants : " moi, je pars, vous restez, comment, mais comment est-ce possible ?". En tentant goutte après goutte d'avaler un peu de ma limonat(une des pires choses embouteillées qui se puisse concevoir), j'essayais d'imaginer ce que pouvaient bien se dire les deux adolescents à côté de moi : de quoi parle-t-on et de quoi rêve-t-on quand on a grandi comme on a pu dans un lieu si manifestement oublié de tous, à 50 km du moindre bourg ressemblant de loin à une ville ? Ce n'est pas que je sois très fier de poser ainsi mon regard de citadin européen sur ce qui ressemble si peu à ce que je connais et reconnais... après tout, si vivre en ville, nanti de tout confort et à portée de tout suffisait à faire une vie heureuse, on le saurait. Et pourtant ? Dans tant de villages, et dans celui-là tout particulièrement, en regardant les plus jeunes et les autres, une question revient toujours : qui part et qui reste ? Et comment se fait le tri entre les uns et les autres ?

 

Kilomètres pénibles aujourd'hui, sur une mauvaise route, vent de face, froid et pourtant soleil assez mordant pour m'offrir ce soir la surprise d'un généreux coup de soleil, genoux douloureux à force de mouliner, car sur pareil chemin on oublie le principe d'inertie et de vitesse acquise, tout est à recommencer à chaque tour de pédalier. Paysage de bout du monde, long corridor de plaine désolée entre deux chaînes, relief travaillé par l'érosion, peu et mal couvert par une pauvre végétation à peine débarrassée de la neige d'hiver (Klara me disait hier : on a eu froid, il a fait – 40° c...). on a tourné des westerns spaghetti dans des paysages de mesetas espagnoles, on filmerait sans mal ici des western-laghman, les chevaux sont fournis, avec de merveilleux cavaliers qui plus est. Rarement je me suis à ce point senti loin de tout, au bout de quelque chose. Le rivage le plus proche est à 2000 km, et je me souviens avoir roulé le long de la Mer Noire et y avoir ressenti combien la mer est une ouverture.

 

 

 

Jeudi, 25 mars, Chine

Ah ah ah, comme si j'avais le moindre moyen de savoir où je suis... mais je n'en ai foutrement aucune idée !! aucune ! J'estime être sur la route d'Urumqi, avec pour point de repère, le soleil, et le kilométrage sur les panneaux routiers, environ 600 km, c'est la seule chose que je peux lire, le mandarin s'écrit en... ouais, idéogrammes, sinogrammes, appelons ça comme ça, le ouïghour s'écrit... en arabe ! La bonne affaire, j'étais persuadé que ce serait soit en latin soit en cyrillique... ah, bien sûr ça fait de très beaux panneaux, très graphiques !

 

Ça y est je suis en Chine. Sorti du poste-frontière, pire qu'une gueule de bois. D'un coup d'un seul c'en est fini des débris post-soviétiques et des vingt d'impro qui s'ensuivent, d'un coup c'est la Chine, et en comparaison, ça rutile, ça angle-droit, ça revêtement-lisse, ça centre-commercial pour commerce transfrontalier, on dirait même que la poussière cesse d'encombrer l'air de ce côté. Première image de la Chine, celle d'un planton de 20 ans à peine, uniforme impeccable, en plein cagnard, sous un drapeau rouge, marquant l'entrée dans la République Populaire. Tout ce que le Kazakhstan compte d'uniformes dépareillés a l'air folklorique en comparaison, flottant dans des tenues taillées pour et par l'URSS, visiblement sans savoir quoi faire de ces oripeaux. Côté chinois, on semble très bien savoir quoi faire : depuis le Turkménistan je n'ai vu que des postes-frontières foireux, où l'on fait semblant de se prendre au sérieux, mais où tout est fait par-dessus la jambe, où l'un fait semblant de bosser pendant que cinq autres n'ont même pas cette pudeur, où l'on vous fait attendre pour se donner l'impression qu'on sert à quelque chose, où la quantité de paperasse est inversement proportionnelle à l'attention qui lui est accordée. Ici, tout n'aura pris que dix à quinze minutes, on me parle dans un anglais aussi excellent que franchement inattendu, une petite allusion à Zidane, Emmanuel Petit et Tony Parker, mais pas trop, on n'est pas là pour copiner. À chaque comptoir, un boîtier propose de donner son avis sur la qualité de l'accueil et la rapidité du service (très satisfait, satisfait, peu satisfait, très insatisfait). Un douanier me guide avec mon vélo au travers des colis d'une cohorte de Kirghizes, il est navré : "I'm sorry it's such a mess today...".

 

Et à la sortie, le dernier planton à me demander mon passeport me le rend avec un "Welcome to China" sonore. Après, après c'est la cohue des changeurs, qui attaquent les tractations avec un taux de change tellement surévalué qu'il mettrait certainement fin à 30 ans de commerce extérieur chinois excédentaire.

 

Et après c'est la claque. Pas vu depuis mon départ une frontière qui à ce point démarque deux mondes. Une ville fait face à un hameau. Tout est d'équerre, alors que là-bas tout semblait prêt à se déglinguer encore un peu plus. Il sera temps de voir peut-être quelle oppression vit la province où je viens d'entrer, mais les milliards qu'y déverse Pékin sont sous mes yeux, et l'on se demanderait s'il vaut mieux être sous tutelle côté chinois ou libre sous Nazarbaïev et son parti (l'OTAN, nouvellement jumelé à l'UMP, oui oui, ensemble tout devient possible...).

 

Gueule de bois, terrible gueule de bois à la première intersection : pas une fois depuis mon départ je ne me suis retrouvé sans un mot un seul en commun avec la personne en face de moi. Bien sûr je me promets de me faire un mini-lexique, mais il faut dire que le bilinguisme chinois-ouïghour ne facilite rien : je m'en voudrais de vexer l'un en lui parlant la langue de l'autre.

 

Mais aussi, parce que voyager ça peut aussi parfois être aussi simple que ça : j'entre dans la première banque croisée, la China Construction Bank, on me parle anglais, on me change 100 dollars, je tente le disctributeur à tout hasard, je m'amuse comme un petit fou avec les instructions en chinois, et je sors 500 yuans, tout simplement. Sans parler de mon portable, qui évidemment marche ici aussi, avec message de bienvenue d'un opérateur local.

 

Premier repas et premières emplettes après 10 km, une échoppe sur la rue, plat unique, nouilles et tripes de mouton, servi froid, ultra-pimenté, mes lèvres en ont encore la trace. C'est délicieux toutefois. Quant à l'épicerie... je découvre le packaging à la chinoise, aussi criard que le nôtre.

 

Coup de flippe / coup de bol, la nuit tombe alors que j'arrive dans un village, le long de la rue principale, restaurants de rue et un hôtel. Je m'habitue lentement à toujours trouver solution à tout et n'importe quoi. C'est peut-être quelque chose que le voyage m'apprend : tout n'est que probabilité, plus ou moins clairement évaluées. Probabilité de se faire écraser, probabilité de se faire voler, probabilité de casser ceci, de perdre cela, de se perdre soi-même, de choper ceci, de rater cela... si j'avais attendu d'avoir trouvé réponse et solution a priori à toutes les éventualités de problèmes, je ne serais jamais parti. Aussi fier que je sois de ce que j'ai réussi à faire jusqu'à présent, je n'ai pas le sentiment d'être particulièrement démerdard, débrouillard, pas toujours très vif, moins que je n'aimerais parfois... et pourtant, bon an mal an, une solution vient toujours, tout problème se résoud toujours, presqu'invariablement par le truchement d'une bonne âme. Et qu'elles sont nombreuses !

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